Des Trous dans la couche d’Orgone

Cet article n’engage que son auteur, dont on suppose qu’il a été désintégré par les 11 dieux anti-cosmiques ou qu’il est mort d’ennui durant un concert de Watain.

« Un mouton noir reste un mouton. »

Si la date est encore discutée, c’est probablement le 16 août 2006 que Jon Nödtveidt s’est tiré une balle dans la tête. Une catastrophe pour le Satanisme anti-cosmique, car il fallait bien son talent pour sublimer une idée aussi pauvre que « Détruisons le cosmos, ça ira mieux après ». D’ailleurs, une fois sa cervelle sur la moquette, il ne s’est plus rien passé d’intéressant dans le monde. De temps à autre, le Temple of The Black Light fulmine un autodafé pour interdire l’utilisation du pentagramme avec un point un milieu. Mais comme ils refusent de communiquer davantage, certains médisants ont émis l’hypothèse que l’organe d’expression de la Chaosophie se réduirait désormais à une boîte vocale, d’autres qu’il se trouverait trois ou quatre baudruches posées sur des chaises et que tous les six mois, une maison d’édition fameuse leur soufflerait dans le cul pour les regonfler.

Les adeptes, par contre, sont légions, mais bien trop occupés à photographier leurs disques de Black Metal devant des statuettes de la Santa Muerte pour s’intéresser au détail des doctrines. Pourtant, régulièrement sortent des ouvrages, de splendides compilations reliées cuir et illustrées au spirographe, qui coûtent à peine un rein. Les contenus sont d’autant plus diversifiés que les auteurs font flamme noire de tout bois – icônes bibliques ou nordiques qui n’en demandaient pas tant et litanies en hébreu écrites avec les orteils. Mais surtout, ne les critiquez pas. Ils sont très fiers d’appliquer la même formule aux mythologies du monde entier et d’être des porteurs de la Flamme Noire – même si personne ne sait ce que c’est, peut-être le petit os du docteur Maboule. Reconnaissons cependant qu’ils savent compter jusqu’à 218, ce qui les place déjà intellectuellement très au-dessus des adeptes de LaVey, et qu’ils n’éprouvent pas le besoin de réajuster leur calendrier en fonction du premier biberon d’Himmler.

Par ailleurs, affirmer que le 218 excelle dans le recyclage n’est pas une critique. S’appeler « chaos-quelque-chose » c’est se condamner à la liberté. Le Liber Azerate s’ouvre d’ailleurs sur une idée simple : faisons sauter la réalité. Et peu importe avec quoi, pourvu que ça fasse des trous dans la cloche à fromage – d’ailleurs ce site s’intitule Rat Holes et il y aurait comme un rapport que ça ne m’étonnerait pas. À bien y réfléchir, le Liber Azerate aurait dû s’arrêter là. On aurait tous fini bouddhistes et personne n’aurait plus pondu de cosmologies valentiennes délirantes avec Bélzébuth, Astaroth et tous leurs amis qui font la chenille. Mais l’ouvrage a été déclaré obsolète par la génération suivante. Cette année, sachez-le, on fourre une nouvelle fois le beignet à K-Aïn (oui, il y a un jeu de mots et une faute d’hébreu). On pressent la version anti-cosmique de Babar à la plage pour l’an prochain.

Dans la Chaos Magic – et ailleurs, cette démarche consistant à faire sauter le bouchon du réel s’appelle immanentiser l’eschaton, un détour psychologique (ou psychiatrique) prérequis pour pratiquer toute forme de magie, cependant personne, même pas Peter J. Carroll, qui excelle pourtant dans l’art de casser ses jouets, n’a pensé à en faire une religion. Mais, me direz-vous, la Chaos Magic ne veut pas tuer le démiurge. Et en effet, ses adeptes préfèrent siroter un Martini avec une petite olive.

La Chaosophie met la fractale plus haut, elle veut immanentiser à grande échelle. Détruire l’illusion, la création, la matrice, la Maya, faire sauter les barreaux de la prison cosmique grâce à une augmentation d’Azoth (oui, je vous avais dit que c’était du recyclage). Et comme tous les petits frères de la Main Gauche, devenir Dieu et faire de la balançoire acrobatique dans les possibles infinis du Chaos.

Mais la tabula rasa annoncée a tourné en une décennie au culte des saints. Au lieu de détricoter la réalité, la Chaosophie s’est lancée dans la fabrication de nouveaux pulls, des paradigmes tout frais tailles uniques, mais il faut reconnaître que l’abondance de moutons peut donner des idées de tricot. C’est à se demander comment ces gens qui ont déjà du mal à faire leurs lacets tout seuls, vont bien pouvoir tuer le temps dans le Chaos infini, acausal, etc., etc. Parce qu’il faut avouer que la liberté, c’est beau, c’est transparent, mais ça glisse.

Et du coup, on fait sauter quoi ? La réponse varie. Dans le 218, on trouve quelques radicaux nihilistes qui aspirent à Rien et d’ailleurs, c’est ce qu’ils font le mieux. Les autres se prennent les pieds dans les panthéons et du coup, ont fini par restreindre leurs ambitions. Faire sauter le cosmos est devenu : vive la bombe atomique, en oubliant au passage que notre petite planète n’est pas le tout du cosmos, encore moins le tout de la réalité, et qu’un gnosticisme a besoin d’une échelle : À présent qu’on a tout détruit, on peut retourner… Ah merde. On ne peut plus.

En attendant d’être transformés en zombies radioactifs, comme il faut bien taper sur quelque chose et que le 218 a intégré les « éons comme outil du démiurge » (ou, si vous préférez, les paradigmes dominants en guise d’archontes), alors pour ne pas changer, on va taper sur les chrétiens. Bizarrement, personne ne s’est demandé si le christianisme était encore le paradigme dominant. Ce n’est certainement pas le cas, mais ça donne de très savoureux « allons pisser dans un bénitier, ça va faire péter le cosmos et tuer le Démiurge » – Oui, peut-être de rire.

Mais comme tu es mauvaise, me dira-t-on ! Tout ça parce que le TOTBL n’a répondu à aucun de tes courriers de dix pages, alors que les mêmes prennent soin d’adresser de paternels « n’hésitez pas à acheter nos livres ! » aux élus leur ayant envoyé de pétulants « Kikoo-lol j’aime Satan, il est trop dark ».

Oui, j’avoue, je suis au moins aussi Enragée que le Chaos du titre. Parce qu’il ne reste plus grand monde (de vivant, je veux dire, suivant ce principe qu’un bon sataniste anticosmique est un sataniste anticosmique mort), et que ceux qui ne nourrissent pas les vers sont très occupés à se draper dans un silence élitiste. L’autre hypothèse étant qu’ils n’ont rien à dire.

Ma conviction est également que tous ces Chaos-terroristes prêts à faire sauter des bombes seraient terrifiés à l’idée de se retourner un ongle. Et puis, sincèrement, qui peut avoir envie d’une religion prônant l’éradication de 99% de la planète au bénéfice de quelques élus, dont ils ne sont pas sûrs de faire partie ? Un peu d’honnêteté conduirait à reconnaître ce que l’aspiration aux Ténèbres doit à la libido, à la testostérone, au nombre de dents qu’on a laissé dans la rambarde, et à quel point la Flamme Noire n’est peut-être rien d’autre qu’un vague goût chocolat-menthe sur la langue, mais comment se passer de la plus-value du true evil, du mythe de l’élection, des cosmogonies flamboyantes, des pipis dans le bénitier et des patchs sur la veste ? Rassurez-vous, je ne veux frustrer personne. La preuve, je vous laisse ma part.

Je préfère la lanterne magique et le chocolat-menthe sur le bout de la langue. Légende ou réalité, avant de se suicider, Jon N. aurait écrit à ses proches « Je pars en Transylvanie ». En tout cas, il n’a certainement pas écrit : « Je vais me dissoudre dans le grand quedalle. Pensez à nourrir le canari ».

À bon entendeur,

Unwitting Prophet.

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PS Voilà le Point, symbole du cosmos qui tient en l’air comme un ballon :

Et voilà le Broken Point, symbole satanique traditionnel du cosmos qui a pris cher :

N’essayez pas de les utiliser, j’ai copyrighté les deux.

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