Du blasphème et des Rites d’Eleusis en particulier, par Aleister Crowley

Cet essai de Crowley est paru pour la première fois dans « The Bystander » durant les représentations des Rites d’Éleusis au Caxton Hall à Londres en 1910 e.v. Nous avons décidé de traduire ce texte et de le publier car, avec le recul, il semble encore tellement dans l’air du temps, à cette époque qui est la nôtre et qui voit des fous d’un dieu télévangélique anathèmiser le monde pour son immoralité, son incroyance aux dieux-esclaves. Une époque qui permet à un pasteur-président de faire la guerre au nom d’un Dieu d’amour, une époque qui voudrait aseptiser nos vies de la drogue, de l’alcool, de la cigarette sur la base d’une hygiène politiquement correcte. Les sots de la moralité sont là, ils frappent à notre lucarne télévisuelle tous les soirs…

Spartakus FreeMann, nadir de Libertalia, septembre 2007-2018 e.v.

***

Pionniers, ô Pionniers !

Chaque fois qu’une personne entreprend de percer un nouveau canal — de quelque sorte que ce soit —, elle serait bien avisée de prendre garde aux problèmes. Si c’est l’isthme de Suez, l’ingénieur un peu simplet est capable de découvrir qu’il ne s’agit que d’une question de transport d’une grande quantité de sable ; mais avant qu’il ne puisse le faire, avant que le premier coup de pioche ne frappe la terre, il se rend compte qu’il a contre lui toutes sortes d’intérêts — sociaux, politiques, financiers et autres. Le même principe s’applique au creusement de canaux dans le cerveau humain. Lorsque Simpson introduisit le chloroforme, il pensait que c’était une affaire de médecin ; et il fut attaqué par l’université. Tous ses arguments se révélèrent inutiles ; et nous serions sans doute sans chloroforme aujourd’hui si quelque génie ne lui était venu en aide en découvrant que Dieu fit tomber Adam dans un profond sommeil avant de lui ôter la côte dont Ève fut faite.

L’abus du caniveau.

De nos jours, un mouvement doit véritablement être engagé dans la voie du succès avant d’être attaqué par des personnes « responsables ». Les premiers ennuis surgissent du caniveau. Eh bien, le langage du caniveau consiste essentiellement en un abus insignifiant, et le principal slogan, sortant de la bouche d’hommes qui ne l’ont jamais ouverte sans profaner un serment ou faire une immonde allusion, sont « blasphème » et « immoralité ». L’accusation d’aliénation est fréquemment ajoutée lorsqu’une nouvelle idée est suffisamment simple à comprendre. Il y a une autre raison aussi à ces trois cris ; ce sont des accusations qui, si elles sont prouvées, peuvent mettre la personne dans un grand embarras, et qui sont en même temps vraies pour tout le monde, car elles se réfèrent à un standard de la normalité plus ou moins arbitraire. Le vieux cri d’« hérésie » a naturellement perdu une grande partie de sa force dans un pays où les neuf dixièmes de la population sont des hérétiques avérés ; mais l’immoralité et la folie sont, jusqu’à ce jour, des termes presque aussi insignifiants. Le Censeur permet la comédie musicale et interdit l’Œdipe Roi ; et Monsieur Bernard Shaw stigmatise le Censeur comme immoral pour ce fait. La plupart des gens des classes éduquées seront sans nul doute d’accord avec lui.

La Folie et le Blasphème.

Pour la Folie, il s’agira simplement de trouver le nom grec ou latin pour un acte donné. Si nous ouvrons une fenêtre, c’est par claustrophobie ; lorsque nous la fermons à nouveau, il s’agit d’une attaque d’agoraphobie. Tous les professeurs me disent que toute forme d’émotion a sa racine dans le sexe, et ils décrivent ma passion pour les images comme si c’était un type de vice contre nature. Il est même impossible pour un architecte de construire une église sans être accusé de vouloir faire revivre le culte de Priape. Et bien, le seul résultat de tout ceci est que ces termes abusifs sont devenus totalement insignifiants, si ce n’est qu’ils sont définis par la loi. Une certaine signification est préservée dans le terme « Falsificateur », tel qu’il est utilisé dans le discours mondain ; mais ceci uniquement parce qu’il n’a jamais été appliqué par un pédant afin de prouver que ses opposants politiques et religieux sont des falsificateurs. Cela me semble dommage. Il y a, sans aucun doute, un passage falsifié dans Tacite et un autre dans Pétrone. Tous ceux qui étudient le classicisme sont, donc, des complices de la falsification. L’accusation de blasphème est dans tous les cas une accusation insensée. Elle a été jetée contre Socrate, Euripide, le Christ, El-Mansour, le Baab et le Révérend R.J. Campbell.

Le Hareng Rouge de la Moralité.

Le blasphème légal est, bien sûr, une chose totalement différente. Dans le cas célèbre récent où un agent du Rationalist Press Association, Harry Boulter de son nom, fut poursuivi, la question s’est révélée ne pas être théologique du tout. Il s’agissait vraiment de questions comme : « les voisins ont-ils été ennuyés ? », « le langage de cet homme fut-il vraiment grossier ? » et le juge et Joseph McCabe furent tous deux d’accord que c’était le cas. Mais, dans les temps modernes personne n’a été poursuivi dans quelque pays civilisé que ce soit pour avoir émis des propositions philosophiques, quelles que puissent être leurs implications théologiques. Nous n’avons plus de Casuistes pour l’Inquisition qui s’offusqueraient de la proposition de Bruno sur l’immanence de Dieu et de l’impossibilité à soutenir sur cette base la doctrine de l’Incarnation (propositions pour lesquelles il fut brûlé). Ce sont véritablement les sectes religieuses les plus étriquées qui taxent Herbert Spencer d’athéisme. Ce que l’homme de la rue signifie par « athée » est le militant athéiste, tel Bradlaugh ou Foote ; et c’est une caractéristique singulière de l’Odium Theologicum[i] que, au lieu de soutenir prosaïquement la proposition mise en avant par ces hommes, ils essayent toujours de ressortir le hareng rouge de la moralité. De tous ces stupides mensonges que les hommes ont inventés, rien n’est plus idiot que le mensonge qui voudrait qu’un homme qui ne croit pas en Dieu soit de la même manière un incroyant de la moralité. Dans un pays qui prétend si fortement être théiste comme l’Angleterre, cela demande le plus fabuleux des courages, une galaxie de vertus, à un homme qui voudrait se lever et dire qu’il ne croit pas en Dieu ; comme le Docteur Wace l’a fait remarquer, « il est très déplaisant pour un homme de dire qu’il ne croit pas en Jésus » ; et mon antipathie pour l’athéisme est fondée principalement sur le fait que bon nombre de ses fidèles sont si ennuyeux à propos de l’éthique. Un inestimable idiot, qui je l’espère finira au British Museum, fit remarquer dans un papier libre-penseur qu’il n’y a aucun besoin de voir les églises s’écrouler « car elles restent si utiles pour des discussions saines et sérieuses sur les importants problèmes éthiques ». Personnellement, je préférerais revenir aux temps où le prêcheur prêchait avec son sablier.

Le Pot et le Chaudron.

J’ai toujours été très amusé, aussi, par ce blasphème que la lecture des journaux chrétiens missionnaires pouvaient m’offrir. Ils sont tous, de la première à la dernière page, emplis de faussetés scandaleuses au sujet des dieux païens et d’insultes les plus insensées portées contre eux, insultes forgées par les ignorants les plus grossiers de notre population religieuse. Ce n’est que dans les années récentes que le public anglais a découvert que le Bouddha n’était pas un dieu, et ce ne sont pas les missionnaires qui firent cette découverte, mais des universitaires du domaine séculier. En Amérique, particulièrement, les plus incroyables mensonges sont sans cesse mis en circulation par les sociétés missionnaires, mensonges qui portent même sur les coutumes des hindous. À les lire, on devrait supposer que chaque crocodile en Inde était nourri avec des bébés comme premier devoir religieux de chaque mère indienne ; mais, bien sûr, il est terriblement maléfique de la part des hindous de se moquer des divinités américaines. Pour ma part, qui ait vécu la moitié de ma vie dans des pays « chrétiens » et la moitié de ma vie dans des pays « païens », je ne peux rien voir d’intéressant à devoir choisir entre les diverses religions. Leurs arguments consistent, en fin de compte, en des assertions passionnées qui ne sont en aucun cas des arguments.

La Religion et le Poker Menteur.

Il y a une excellente histoire — mieux connue en Inde qu’en Angleterre — d’un missionnaire qui expliquait à de pauvres païens combien inutiles étaient leurs dieux. « Voyez », dit-il, « j’insulte votre idole, elle n’est faite que de pierre ; elle ne peut se venger de moi ou même me punir ». « J’insulte votre Dieu », répliqua un hindou, « il est invisible ; il ne se venge pas de moi ou ne me punit pas ». « Ah ! », dit le missionnaire, « mon Dieu te punira lorsque tu mourras » ; et le pauvre hindou ne put que trouver cette pitoyable réponse : « Ainsi, lorsque vous mourrez, mon idole vous punira-t-elle aussi ». C’est d’Amérique, également, que j’ai obtenu le premier principe de la religion, qui est que le flush de quatre n’est pas aussi bon qu’une petite paire.

Orgies !

Il est tout aussi inutile, je suppose, de contester la vision populaire que tous ceux qu’un fou choisit de nommer « athées » sont aussi capables de participer à des « orgies ». Eh bien, quelqu’un peut-il me dire ce que sont les orgies ? Non ? Alors, je dois prendre le lexique. Orgia, utilisé uniquement dans un sens pluriel et relié à Ergon (œuvre), signifie rites sacrés, cultes sacrés pratiqués par les initiés du culte de Déméter à Éleusis, et aussi rites de Bacchus. Il signifie aussi tous rites ou cultes ou sacrifice ou mystères sans aucune référence à la religion ; et Orgazio signifie, par conséquent, célébrer des Orgies, ou des cérémonies, ou célébrer tous rites sacrés. Il s’agit là d’un pauvre commentaire sur la célébration des rites sacrés que ce mot aurait dû signifier et qu’il finit par signifier quelque chose d’entièrement différent. Pour l’homme de la rue, Orgies signifie plaisirs sauvages accompagnés habituellement d’ivresse. Je pense qu’il est presque temps que quelqu’un prenne le mot Orgies comme Cri de Bataille, et, ayant démontré que l’Eucharistie n’est qu’une forme d’orgie, restaure le véritable enthousiasme (qui n’est de nature ni alcoolique ni sexuelle) parmi les fidèles ; car ce n’est pas un secret que la fuite de toutes les nations de la religion, que seuls quelques vers aveugles sont assez imbéciles pour nier, est due au fait que le feu ne brûle plus dans la lampe sacrée. En dehors de quelques monastères il n’y a que de très rares églises de quelque secte que ce soit dont les membres s’attendent réellement à ce que quelque chose leur arrive de leur présence aux cultes publics. Si un nouveau Saint Paul devait voyager vers Damas, le médecin serait appelé et sa vision céleste serait diagnostiquée comme une épilepsie. Si un nouveau Mahomet sortait de sa grotte et annonçait qu’il est le messager de Dieu, il serait pris pour un inoffensif lunatique. Et c’est là le premier stade de la propagande religieuse.

Les Stations de la Crucifixion.

À présent, le messager réel de Dieu peut toujours être distingué d’une manière très simple. Il possède une force mystérieuse qui lui permet de persister, insouciant des ricanements et des rires de la populace. Les hommes les plus sages réalisent ensuite qu’il représente un danger ; et ils commencent par des attaques sur le blasphème et l’immoralité. Dans la vie de notre Seigneur, cela s’est vu. D’abord, il y eut le méprisant « il a un démon » qui est l’équivalent de notre « c’est juste un fanatique », mais lorsqu’on a découvert que ce fanatique avait des disciples, des hommes de force et d’éloquence comme Pierre, pour ne rien dire de génies financiers comme Judas Iscariote, le cri s’est mué rapidement en des accusations agressives de blasphèmes et en des allégations d’immoralité. « Il est l’ami des publicains et des pécheurs ». Un gouvernement sain se rit seulement de ces ébullitions ; et il est alors de la tâche des pharisiens de prouver au gouvernement qu’il est de son intérêt de supprimer ce dangereux parvenu. Il se peut qu’ils réussissent ; et bien que le gouvernement ne soit jamais aveugle un seul instant qu’il commette une injustice, le nouveau Sauveur est crucifié. C’est la publicité finale de la crucifixion (car la publicité est aussi nécessaire d’une époque à une autre) qui assure le triomphe final de celui que ses ennemis pensaient être leur victime. Tel est l’aveuglement humain, que le messager lui-même, ses ennemis et le pouvoir civil, tous ensemble ne firent qu’une seule et même chose, celle qui mènera à leurs fins. Le messager n’aurait jamais réussi du tout s’il n’était pas Le Messager, et il importe peu quelles voies il peut avoir empruntées pour délivrer son message. Pour tous ceux concernés ne sont que des pions dans le grand jeu de la sagesse et de la puissance infinie.

Des Cérémonies Ordonnées et Bienséantes.

Cet abus est donc une matière réellement négligeable, d’où qu’il vienne. Je gâcherais mon temps si je devais prouver que les Rites d’Éleusis qui sont à présent représentés à Caxton Hall, sont des cérémonies bienséantes et ordonnées. Il est vrai qu’à présent les ténèbres prédominent ; comme elles le font dans certains opéras de Wagner et dans certaines cérémonies mystiques dont la majorité de mes lecteurs masculins comprendra ce que je veux dire. Il y a, cependant, des périodes d’un profond silence et je peux comprendre que dans une telle époque de paroles comme celle-ci, cela puisse sembler une circonstance douteuse.

Aleister Crowley. Du blasphème et des Rites d’Eleusis en particulier. Traduction française par Spartakus FreeMann, nadir de Libertalia, septembre 2007 e.v. – février 2018 e.v.

***

Note :

[i] Il s’agit d’une rancœur générée par des disputes théologiques.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.