Entrevue avec Tristan R. Rosenkreutz

Melmothia : Bonjour et merci pour cette entrevue.  Sur ton site internet, j’ai appris que tu étais autodidacte. Tu peux nous en dire – plus ? Quels ont été ton parcours et ton évolution dans le domaine de la création artistique ? Qu’est-ce que l’autodidaxie a comme avantages et comme inconvénients ?

Tristan R : Ne me remercie pas, je préfère les génuflexions. Plus sérieusement, c’est moi qui te remercie pour l’occasion, le coup de pub et les questions intéressantes. La loi du triple merci en retour.

Le dessin et l’écriture ont été mes tout premiers passe-temps, enfant, avant qu’ils ne deviennent un moyen d’expression à part entière. Mes naïves productions parvenaient déjà à impressionner les proches à qui je les dévoilais et j’aimais beaucoup ça.

J’aurais voulu suivre un cursus artistique – le graphisme, la B.D. ou les Beaux-Arts –, mais j’ai dû faire un compromis pour la communication appliquée à la publicité et au marketing.

J’ai donc dû mettre mes propres aspirations artistiques de côté, même s’il restait un fil conducteur, car je réalisais des graphismes et griffonnais des storyboards pour le boulot, mais reste que cela était loin de me convenir. La publicité a néanmoins aiguisé mon regard et m’a apporté – pardon pour ce terme avec lequel j’ai encore du mal – un côté « pro » (non, Tristan, ce n’est pas sale…)

Me retrouvant sans emploi, j’ai dû me questionner sur ce que je voulais faire de ma vie, sachant que chercher un emploi revient à chercher une licorne, le Graal ou un canard à six pattes. Je ne prétends pas avoir trouvé la réponse, mais peu à peu, j’en suis revenu au dessin.

Pour ce qui est des avantages et inconvénients de l’autodidaxie, il m’est très difficile de me prononcer, car, justement, je manque du recul qu’aurait pu m’apporter l’enseignement artistique. Il y a quelque chose de gratifiant dans le fait de développer ses talents soi-même – je n’ai jamais suivi de cours ni de méthode –, mais d’un autre côté, je ne peux m’empêcher de me demander quel serait mon niveau si tel avait été le cas, si j’avais consacré toutes ces années d’études, de travail, de recherche d’emploi, à perfectionner mon style et mes outils, appris à diffuser et vendre mes productions. Où en serais-je alors ?

D’un autre côté, j’avoue être assez réfractaire aux structures enseignantes, parfois dominées par des idées obtuses… peut-être que ça ne m’aurait pas convenu.

Quoi qu’il en soit, j’en suis là, j’apprends seul en observant et en me mettant au défi à chaque dessin.

Dans chaque nouveau dessin, j’essaie, je teste, que ce soit une méthode d’ombrage, de texture, une façon de traiter une courbe, etc. et chaque nouveau dessin comporte nombre d’éléments auxquels je m’essaie pour la première fois, que je n’avais jamais dessinée auparavant. J’essaie de ne pas me reposer sur mes acquis et de proposer des choses variées et différentes. J’apprends ainsi continuellement et espère m’améliorer à chaque fois.

J’apprécie énormément cette liberté d’action créative, mais, si je dois me voir comme mon propre patron, prendre du recul et juger mon propre travail… je dois dire que je suis loin, mais alors très loin d’être satisfait par la valeur de mon travail. Ce n’est pas assez. Pas assez propre, pas assez précis, pas assez de finesse et de détails. Pas assez frappant, pas assez surprenant, pas assez créatif. I want more. Il me faut encore travailler.

12523058_980268102044047_540350830922896238_nMelmothia : Quels sont tes supports et outils de prédilection ? Plume ? Crayon ? Numérique ? Papier ? Toile… ?

Sans nulle hésitation : des feutres à pigments, les plus fins et précis possible, appelés fineliners. Principalement des UNI-PIN 0.05mm et Copic en 0.03mm. Ces derniers sont les modèles les plus fins du marché. Une Rolls du feutre à encre.

J’utilise aussi beaucoup les crayons, souvent à mine grasse, et les porte-mines de 0.7 à 0.035mm pour les précisions.

Je change de papier selon le travail et mes envies ; je bosse sur des bristols bien glissants ou des papiers à grains plus ou moins marqués, en plusieurs formats qui vont de la carte postale à l’A3.

J’ai une prédilection pour le noir et blanc, le clair-obscur, avec de rares incursions dans la bichromie noir/rouge, je m’intéresse donc particulièrement à ces deux couleurs et possède toute une gamme de feutres, marqueurs, fineliners, qui permettent de nombreuses possibilités.

J’ai tâté du Photoshop et de l’Illustrator durant ma période pub, mais les logiciels ayant évolué, je n’y retrouve plus mes marques, et ils ne me font pas particulièrement envie. J’ai besoin d’encre et de papier. Néanmoins, nous nous servons encore de Photoshop, qui ne sert plus à la création, mais au nettoyage des images afin d’assurer un meilleur rendu une fois mises en ligne.

Pour ce qui est des toiles, de l’huile, c’est toujours dans un coin de ma tête… je n’ai pas encore passé le cap. Et, aussi, il faudrait que je remette la main sur mes satanés tubes de peinture… peut-être que quand je serai prêt, je les retrouverai. Ou vice-versa. Ou pas.

Melmothia : Le monde de l’ésotérisme influence beaucoup tes créations et je sais que tu es toi-même un adepte de la Magie. Comment es-tu tombé dans le chaudron ? Et où en es-tu aujourd’hui ?

J’ai une marraine qui a travaillé dans une librairie ayant une vitrine et un rayon « éso ». J’y ai passé pas mal de temps quand j’étais môme, fasciné par ces trucs. Elle m’a offert mon premier oracle, un Lenormand, et quelques bouquins dans lesquels on trouvait Dion Fortune, par exemple. Ce fut le début de nouvelles émotions et sensations, même si, au début, je n’y pigeais pas grand-chose. Cet intérêt s’est calmé avec l’âge, entrecoupé de scènes de pur chamanisme comme tous les ados peuvent s’en montrer capables… des instants de coïncidences successifs, de synchronicités… qui m’ont mené jusqu’aux librairies et boutiques éso de Paris, où j’ai redécouvert tout ce monde dans son immense, généreuse et labyrinthique vastitude. Tout s’est enflammé. Les Tarots remplaçant le Lenormand de mon enfance et le Chaos Compendium – parmi tant d’autres – remplaçant Dion Fortune.

Actuellement, je consacre plus de temps au dessin qu’aux activités et lectures ésotériques, mais la visualisation reste inhérente à chaque étape d’un dessin. L’art est magique, tout le processus artistique est magique en soi. Je me vois comme un éternel étudiant qui, comme pour le dessin, continue et continuera toujours à tester et apprendre.

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Melmothia : Dis-nous quelques mots à propos de (au choix, un ou plusieurs) : la Chaos Magic / Le New Age / Le Satanisme / la Gnose / le Scepticisme. 

Eh bien je vais dire quelques mots sur tous, car tous me parlent.

La Chaos fut ma voie de retour à la Magie, et à l’ésotérisme en général. La première fois que j’ai feuilleté le Chaos Compendium fut décisive. Son contenu m’a tout de suite interpellé. Au-delà de la pratique adogmatique et dépouillée des carcans rigides qui ont le don de m’agacer, j’y ai trouvé un souffle, une philosophie parente à la mienne. Les auteurs dits « chaotes » poussent souvent à mettre les mains dans le cambouis, tester ce qui convient le mieux pour soi, quitte à créer son propre truc. Rien là qui ne diffère de la créativité artistique.

Cerise sur le gâteau, j’ai trouvé dans nombre de chaotes des personnes sensibles à mon humour belge et, plus surprenant encore, des amis.

Contrairement à ceux qu’affirment haut et fort certains auteurs-penseurs-critiques d’art de l’ésotérisme qui passent le plus clair de leur temps à hurler à la lune, je ne vois pas le New Age que d’un mauvais œil.

D’abord parce qu’il est trop flou, trop composite, trop hétéroclite pour être résumé ou clairement défini, ensuite parce qu’il faudrait être en mesure de juger des effets et conséquences de ses trop multiples formes sur chacune des personnes identifiées (oui, mais par qui ?) comme appartenant au New Age. Vaste entreprise, et je souhaite bien du courage à quiconque s’y essaiera.

Cependant, vu de ma fenêtre, chacun est encore en droit de choisir, de croire et de faire ce qu’il veut.

Alors oui, le New Age montre souvent le visage d’un syncrétisme facile aux relents de théosophie, bouddhisme pour les nuls et autres exotismes orientaux, pour ceux qui ne vont pas chercher plus loin. Comme partout, comme dans tout, il y a de la merde et des pépites, et pour trouver les pépites il faut souvent fouiller la merde.

Aujourd’hui, le terme « new-ageux » est employé de façon exclusivement péjorative pour décrire une personne à la spiritualité jugée naïve, qui fait montre d’un degré de compréhension jugé faible des concepts récupérés, qui sont alors vus et ressentis par les puristes comme de véritables insultes à leurs cultures et traditions. Je peux comprendre ce sentiment de spoliation, de révolte devant la dérive sauvagement commerciale de pratiques ancestrales qui méritent pourtant autant d’étude et de profondeur que de respect, mais s’il est des gens pour trouver une bulle d’oxygène dans un livre acheté à la Fnac et lu entre deux arrêts de métro, grand bien leur fasse. Nous ne sommes pas tous tissés de la même étoffe, chaque individu a ses propres besoins, désirs et ressentis.

Des multiples visages du New Age, celui qui me semble le plus laid et dangereux est celui qui propose une sorte de « développement personnel productiviste », et qui recouvre – selon mon propre regard subjectif – à la fois la multitude d’ouvrages et articles proposant moult méthodes pour devenir « meilleur au travail », un « meilleur voisin », « comment mieux sucer son patron ? » et celle, non moins dégueulasse, qui permet aux bobos consuméristes et capitalistes de s’acheter une spiritualité par procuration tout en nettoyant leur conscience pour pas cher, réduisant le tout à un placebo leur permettant d’avaler la pilule d’une vie aussi matérialiste que stressante et dénuée de sens. Je suis loin d’être contre le développement personnel, mais lorsqu’il se résume à une normalisation robotique mêlée de palliatif à une véritable capacité de réflexion, il ne devient alors rien moins que le complément idéologique des structures et de la dynamique réificatrice du capitalisme.

Bref, ce terme fourre-tout recouvre une foultitude de courants, de pratiques et de pensées plus ou moins valables qu’il est pratiquement impossible de concrètement et définitivement définir. En fait, c’est un non-terme pratique pour tenter d’étiqueter des syncrétismes personnels qui, par leur nature même, échappent à toute définition, qu’ils n’en méritent pas ou qu’ils soient trop personnels et complexes pour cela.

Pourtant et vu de ma fenêtre, nombre de pratiques et croyances cataloguées comme appartenant au New Age – méditation, chakras, mantras, réincarnation, reiki, etc. ; – sont aussi partagées par ceux qui se réclament de la Magie. Alors, le fossé est-il si large ? Pour ma part, je préfère me garder d’y répondre devant le flou qui englobe autant d’illuminés sectaires que de sincères chercheurs, et m’estime, à titre personnel, plus proche de ces derniers que de certains de mes « pairs » magiciens particulièrement égotiques.

J’ai découvert le Satanisme LaVeyen au travers des interviews de Marilyn Manson, mon groupe favori quand j’étais ado, dont le leader charismatique était alors la nouvelle vitrine.

Au-delà de l’aspect goth/kitsch, le Satanisme sauce LaVey a exercé sur moi un réel attrait de par sa philosophie pragmatique et loin d’être aussi creuse à mes yeux qu’à ceux de ses détracteurs.

12688022_1000054633398727_1006612456060776564_nJe ne prétends pas qu’il soit au-dessus de toute critique, loin s’en faut, mais j’ai quand même trouvé en LaVey un apologue de la différence, de l’intégrité, de la responsabilité, encourageant l’autodiscipline et l’expression artistique, le tout empreint d’une soif de liberté et d’un amour pour l’autodidaxie qui m’est si chère et familière.

Finalement, ce sont les digressions à propos de l’individualisme et le discours autour de l’ego qui sont le plus sujettes à caution. Et puis, quoi qu’on dise de LaVey, un homme qui jouait du ukulélé ne pouvait pas avoir si mauvais fond que ça…

Quant à l’Eglise de Satan, je ne m’en sens pas particulièrement proche, ni de ses actuels représentants. J’ai néanmoins pu lire quelques articles montrant un visage plus sympathique et humain que par le passé, mais ça reste un avis subjectif et je ne suis pas plus au fait que ça.

Je suis loin d’être un expert concernant le(s) satanisme(s) théiste(s), mais la figure biblique, littéraire et folklorique m’intéresse beaucoup.

Il s’agit moins de ce satanisme plus fantasmé qu’avéré à base de sacrifices d’enfants que d’une curiosité suivie de réflexions sur l’évolution et le rôle de ce terme énigmatique et des concepts qu’il recouvre. La présence de diables, démons, esprits, sorcières dans les contes ou récits folkloriques – comme Krampus, le diable du New Jersey, le Rokurobi japonais, etc. – suscite tout mon intérêt. Je vis d’ailleurs dans une région marquée d’anciennes histoires et légendes, souvent liées au Diable ou aux sorcières.

J’ai d’abord caressé la Gnose en surface, timidement, sans vraiment oser me plonger dans une matière dont la vastitude et la profondeur m’ont de prime abord décontenancé. De plus, ma propre foi s’est largement émoussée depuis mon enfance de fervent petit croyant habité par la morale chrétienne. J’avais donc quelques appréhensions, mais aussi une réelle curiosité pour la chose. Petit à petit, j’ai commencé à me dire que la Gnose méritait un second coup d’œil. Que, peut-être, elle n’était pas si incohérente avec mon propre cheminement. Plus qu’une simple tentative de réconciliation avec le christianisme de mon enfance, j’y vois à présent un pont entre diverses de mes tendances et croyances a priori inconciliables. Plus cohérente, plus en phase avec mes aspirations, notamment mes penchants ésotériques. Elle demande plus d’implication, laisse place à l’action, la réflexion, la tolérance. Elle est mère de beaux textes et de belles prières, source de nouvelles inspirations. Elle s’appuie sur le savoir, la connaissance, l’étude, la philosophie, tout en s’ouvrant au monde et à la vie moderne comme les versants exotériques des religions, ceci n’engage que moi, ne savent plus le faire. S’il existe plusieurs écoles et églises, mon choix s’est naturellement porté vers l’EGC (Église Gnostique Chaote) en raison de sa grande tolérance, de son humanité et de sa démarche sauvage qui correspondent mieux à mes propres valeurs et idéaux. Concrètement, ceci s’exprime par le refus de l’interdiction du mariage pour les prêtres, l’ouverture des ordres aux femmes ou encore la reconnaissance du droit du mariage pour les personnes homosexuelles, pour prendre des exemples parmi les plus parlants.

C’est ainsi que j’en suis venu à prendre les ordres sous le nom de Tau Luciferos, nomen qui peut paraître faussement provocateur, mais de mon point de vue, la contradiction n’est qu’apparente. Car, pour détourner Shakespeare, je gnose tout ce qui sied à un homme, qui ne gnose plus n’en est pas un.

Le Scepticisme est inhérent à ma propre pensée, mes propres positions philosophiques. Il n’y a pas de vérité absolue. Il y a des vérités, multiples et relatives. L’être humain est non seulement unique, mais aussi pourvu de sens limités et trompeurs avec lesquels il appréhende sa « réalité », mais pour citer Korzybski : « la carte n’est pas le territoire ». Ceci rejoint la notion de Maya dans les religions hindoues.

Le scepticisme est aussi vital que le dogmatisme est mortifère. Sans lui, l’histoire même de la pensée humaine et celle de la philosophie seraient stagnantes et moribondes.

Pourtant et contrairement à l’idée communément admise, je ne vois pas le scepticisme comme un courant ou une doctrine philosophique, mais comme un simple réflexe de bon sens pragmatique, corollaire tout naturel à une pensée dotée d’une authentique capacité de réflexion, de remise en question, de curiosité. Le scepticisme est ouverture d’esprit ; il est l’ennemi du dogme, des idées toutes faites et des a priori. Le sceptique – au sens philosophique du terme – ne s’arrête pas au premier semblant de vérité, et ce même si cette « vérité » lui convient, il continue à chercher et à creuser, quitte à se remettre en question, quitte à n’obtenir en retour que plus de questions encore.

Le scepticisme n’est pas que doute, il est humilité.

Le sceptique sait qu’il n’est pas fait pour avoir toutes les réponses et l’accepte, et c’est peut-être là ce qui lui attire la haine des dogmatiques convaincus (les cons sont toujours vaincus), car il représente le danger ultime du doute chez ceux dont la psychologie n’est rassurée que par les certitudes et les œillères.

Melmothia : Est-ce qu’à la façon de Spare et d’autres artistes, tu réalises des œuvres graphiques qui sont également des œuvres magiques ?

À moindre niveau, oui. J’apprécie beaucoup Spare, autant son art que son travail occulte, qui étaient d’ailleurs intrinsèquement liés, mais je ne me sens pas si proche de sa façon d’opérer ni de ses intentions. En fait, je n’oserai me comparer à cette pointure de l’art magique. Pourtant, tel Spare, j’imagine, je cherche de plus en plus un impact magique dans mes œuvres, qui dépasse la simple esthétique, beauté subjective, ou précision d’un dessin. Il y a un tissage mêlant conscient et inconscient dans le fil de mes productions où se rencontrent des personnages issus de contes populaires, de la pop culture, de l’occulture, la littérature, la vie dite réelle…

Mon illustration d’Hansel et Gretel a demandé un effort de concentration, de visualisation et de précision que je dois en grande partie à mon entraînement magique. Sur un A4, il y a plus de 400 – j’ai perdu le compte… – petits monstres cachés dans le décor, lui-même composé d’une foultitude de plantes et insectes de nos régions. Nos multiples scans et photos peinent à rendre le niveau de détail et de précision de cette image dont je suis vraiment fier.

Quant à Hécate… elle parle d’elle-même. L’image, particulièrement dans sa version noire, semble avoir sa volonté propre. C’est, de toutes mes productions, celle qui a le plus été partagée sur Facebook, par exemple. Et ça continue…

Alors, oui, je cherche un effet magique. Est-ce à dire que j’y arrive ? À vous de me dire…

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Melmothia : Comment est-ce que tu procèdes lorsque tu réalises une œuvre liée à l’ésotérisme (je pense notamment à Hécate ou au Baron Samedi), tu te documentes ? Tu leur téléphones avec trois bougies et un bâton d’encens ou tu laisses parler l’inspiration ?

Pour commencer, effectivement, la documentation. Je (re)lis tout ce que je peux trouver, cherche des images, m’imprègne, digère, me concentre… viennent alors les premières impressions, qui se transforment en images plus ou moins précises. J’obtiens alors ma matière mentale sur laquelle bosser.
Pour Hécate, ce fut très particulier… suite au travail de documentation, yeux fermés devant ma page blanche, les images ont afflué. Et je me suis retrouvé dans une impasse technique : si j’avais pu retranscrire ma toute première vision le plus fidèlement possible, le résultat aurait été assez proche des designs d’H.R.Giger, et même de plus sombre encore… très loin de la représentation grecque.

Cette forme primale a évolué, changé d’apparences, puis la « communication » s’est établie… et j’ai commencé à bosser à tâtons et sous la dure férule de la Patronne. À chaque étape ; concentration, communication, permission.

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Je voulais faire quelque chose de différent des représentations classiques – comme pour chacun de mes dessins, en fait –, mais sans trahir l’idée, la force, la puissance et la volonté que j’avais ressenties. J’étais donc loin de ma liberté de choix et d’action habituels. Moi, à la base, je voulais l’habiller d’un drapé ; j’ai beaucoup les dessiner, car ils sont complexes, exigent de belles courbes et représentent toujours un défi technique. Mais il y a eu un blocage. Ça ne convenait tout simplement pas. Le drapé cache quelque chose, la nudité exprimait mieux cette idée de puissance vraie, crue, nue et dure, sans apparat. Cette volonté implacable. Si je m’étais écouté, j’aurais ajouté plus de détails, des bracelets, des serpents, des bijoux… je dois dire que je n’ai pas vraiment eu le choix avec la Dame.

Quant au résultat, j’en suis plutôt satisfait.

Pour le Baron Samedi ce fut très différent. Je n’ai pas cherché la communication, me contentant du travail de docu, et j’ai ensuite laissé libre cours à mes inspirations et envies graphiques. J’ai modelé ses traits en m’inspirant du visage de Papa Emeritus II, le chanteur du groupe Ghost. Pour le reste, je me suis surtout fait plaisir avec les petits crânes – j’ai une obsession pour les crânes –, les plumes, les textures, les ombrages… la puissance de son regard.

Melmothia : On t’a reproché récemment d’avoir déshabillé Hécate. Comment expliques-tu ou justifies-tu ce parti-pris ?

Comme je l’ai expliqué ci-dessus, ma démarche était de proposer quelque chose de différent, mais de sincère, qui ne trahisse pas l’entité ni mon propre ressenti. Et ce que j’ai ressenti n’avait que de l’aversion pour la pudibonderie hypocrite.

Bien au contraire, j’en suis venu à penser que les représentations classiques échouaient, ceci n’engage que moi, à retransmettre cette puissance pure, et, surtout, sombre.

Durant la phase de documentation, je suis tombé sur un forum où la question du « pour ou contre les représentations actuelles de déesses nues ? » était posée… et chacun d’y aller de sa petite réponse plus ou moins réfléchie, de ceux qui ne voient pas le problème à ceux pour qui c’est passible de bûcher en passant par ceux qui cacheraient toute nudité sous des burkas s’ils le pouvaient tout en se réclamant féministes… Quant à moi, j’entendais une voix dans ma tête qui me disait : « laisse les humains à leurs préoccupations et dessine MOI. »

Les dieux n’en ont rien à foutre de vos toges et de vos sandales ou des représentations acceptables pour une époque et un contexte socio-culturel donnés. Les dieux SONT. Point barre.

Maintenant, il faut préciser que le reproche en question émanait d’Arnaud Thuly – qui a avant tout un problème avec moi, quoi qu’il en dise – et sa position ainsi que sa façon très catégorique de l’exprimer m’ont pour le moins choqué. Je l’ai trouvé aussi dogmatique qu’hypocrite et insultant, non seulement envers mon art, mais aussi envers les croyances des autres. De mon point de vue, un « mage » est à mille lieues de vouloir imposer ses opinions et de taper du pied tel un enfant borné, lorsque les avis divergent un tant soit peu du sien. D’où la valeur du scepticisme susmentionné ; il est parfois salvateur d’envisager ne fût-ce qu’une milliseconde que l’on n’est peut-être pas l’élu, détenteur d’une vérité unique et sacrée…

Pour en revenir à mon propos, la nudité est aussi symbolique que peut l’être la toge ; chacun manipule sa propre symbologie et mon but est moins de respecter la symbolique dite traditionnelle – émanant toujours d’un consensus humain, quoiqu’on en pense – que de créer et composer avec ma propre symbolique, mon propre ressenti, dans un souci de sincérité autant que de cohérence, et cela tant envers l’entité qu’avec ma démarche. Pour résumer : mon Hécate n’est pas Hécate. C’est une représentation. Les représentations dites traditionnelles d’Hécate et validées par le CSA Thuly ne sont pourtant pas non plus Hécate. Il s’agit aussi de représentations. Ceci n’est pas une pipe, la carte n’est pas le territoire, que ceux qui ont des oreilles entendent et que ceux qui ont des cerveaux comprennent. CQFD.

Si Thuly avait été cohérent et sincère dans sa propre démarche, il serait venu me poser les questions auxquelles je suis présentement en train de répondre avant de partir de sa présomption et d’émettre un jugement aussi péremptoire qu’insultant.

Et au final, si la nudité dérange, choque, ou fait peur, je pense que c’est là le signe que j’ai bien fait mon job. Pour ma part, je suis bien plus dérangé par les représentations cul-cul d’une Hécate gentillette version petite maison dans la prairie païenne, uniquement bienfaisante et… politiquement correctes, qui me semblent diamétralement opposées à la nature de l’Hécate que j’ai perçue, ou tout du moins ce que j’en ai ressenti : sombre, puissante, implacable. Noire.

Ceci dit, je comprends parfaitement que devant les réactions pudibondes de certaines personnes, la déesse préfère garder la toge…

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Melmothia : Mon but n’était évidemment pas de jeter de l’huile sur le feu (même si Hécate aime les bastons), seulement de clarifier les choses et j’en profite pour dire que je suis très fière d’avoir été la première destinataire de l’image. 

En conclusion de cette controverse, j’aimerais citer le commentaire du Renart : « En l’occurrence, Hécate n’a rien d’une vierge effarouchée. Je ne perçois pas cette œuvre comme une représentation lascive, avec du téton pour aguicher le chaland. C’est une Hécate dure, sans compromis. Imposante. Belle, puissante. Sa nudité est écrasante. Le diptyque noir/blanc-blanc /noir la couronne déesse des passages, des carrefours, des transitions sans compromis. C’est pas une nymphette, ça madame. C’est de la Titane. Ça poutre les géants avec une seule main, ça froid nulle part, à commencer par les yeux. Quant à la nudité chez les divinités grecques… Elle n’est interdite que pour les déesses vierges. Et encore. Même Athéna avait un rite de purification où elle était dévêtue puis rhabillée par des hommes… Revenons au sujet. Cette nudité ne me choque ni historiquement, ni théologiquement. C’est une Hécate, pas une Marie, cornecul ! Telle qu’elle est représentée ici, elle est sexuée, pas sexuelle. Une personnalité superdominante indifférente. ‘Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre’. Y’a t il quelqu’un pour contredire cela ? » 

Et pour rebondir différemment sur cette question, est-ce que tu penses que les divinités sont sexuées ? Polarisées ? Est-ce quelque chose que tu ressens dans ton travail magique / artistique ? Tu as récemment croqué la Santa Muerte. Selon toi, la mort est-elle une femme ?

Merci d’avoir replacé cette tirade de maître Renart, qui m’a touché, et ému, à plus d’un titre. Par contre, concernant le sexe des dieux, tu me poses une colle. À dire vrai, je n’ai pas été voir sous leurs jupes… De surcroît – et contrairement aux filles qui disent des mecs qu’ils « sont tous pareils » –, je ne les ai pas tous essayés – les dieux, hein, on s’entend. J’aurais tendance à penser qu’ils sont plus masculins ou féminins que mâles ou femelles, mais je ne maîtrise pas le sujet et ma propre réflexion en reste limitée. Que sont les dieux ? Des énergies, des sortes de « super-égrégores » ? Sont-ils créés par les peuples, l’esprit des terres, des lieux ? Ou est-ce l’inverse ? Les représentations anthropomorphiques sont-elles conformes à une « réalité » ou ne sont-ce que des façons d’aider l’humain à appréhender – et /ou interagir avec – ce qui le dépasse ? Les récits mythologiques sont-ils à prendre au mot ou cachent-ils quelque réflexion ?

Hécate, par exemple, m’est apparue comme féminine, possédant tous les visages de la femme, des femmes, de la féminité dans tous ses états… mais l’aurais-je représentée de la même manière si on ne m’avait rien dit à son sujet, si je n’avais rien lu, rien vu, et que je n’avais eu que mon propre ressenti pour travailler ? Rien n’est moins sûr…

Quant à la Santa Muerte, avec son crâne humain et son drapé évoquant la Vierge, elle a tout pour attirer mon regard de façon quasi hypnotique. Son imagerie ainsi que la popularité croissante de son culte me fascinent, mais, une fois encore, je suis loin d’être expert en la matière. Je dirais donc que, selon ma façon de la concevoir, elle est une « sainte », donc féminine, mais pas une femme au sens propre. J’aurais du mal à la voir sexuée.

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 Melmothia : Quelles sont les prochaines divinités ou thématiques que tu comptes croquer ?

Je travaille actuellement sur le thème du Petit Chaperon Rouge, j’ai fraîchement commencé un Kraken et j’ai une commande pour un Dracula assez complexe ainsi qu’un design pour une carte de visite accompagnée d’un dessin. J’ai un certain Serpent en projet, aussi…

Sinon, au compte de mes trop nombreuses envies – j’avoue une tendance versatile – on trouvera un Tarot, un livre d’illustrations, de coloriage, des livres de contes revisités…

Pour le reste, ce sera la surprise, selon l’inspiration.

Melmothia : Ton serpent à venir aurait-il une vague coloration naasène ?

Plus que vague, cette question démontre que tu me connais bien. Il s’agira d’une représentation personnelle de Na’hash, ou Nun ’Heth Shin, le serpent tentateur des ophites – aussi appelés naasènes – autour duquel tournent une mythologie, une symbolique et une réflexion qui m’inspirent beaucoup. Je vois dans ce courant gnostique un véritable pont entre le christianisme et d’autres courants encore trop souvent perçus comme hérétiques et antagonistes, comme, par exemple, une certaine pensée luciférienne.

12096413_930816213655903_2380155538494434799_nMelmothia : Est-ce que la musique accompagne ton travail ?

En ce moment, ma compagne travaillant à côté de moi, on oscille plus entre émissions et séries. Mais quand c’est le cas je suis très éclectique avec toutefois une nette dominance metal : des trucs assez mainstream comme Nine Inch Nails, Marylin Manson, Coal Chamber, Ghost… mais je peux aussi mettre du hip-hop, du classique, du blues, ou même une B.O. de film. J’écoute vraiment de tout.

Melmothia : Si tu devais travailler avec un autre artiste, illustrateur, écrivain, musicien, tu choisirais qui et pourquoi ?

Il me serait impossible de tout citer, la liste exhaustive remplirait un annuaire…

Alors, pour la sélection, sont reçus parmi les illustrateurs (les morts comptent double) : Austin Osman Spare, Albrecht Dürer, Arthur Rackham pour les morts, et question vivants : Kerby Rosanes, Christopher Lovell, DZO, Ien Levin, Grindesign, Jeremy Bastian, Luciana Nedelea…

Mon Goncourt irait plutôt aux frères Grimm, à Jean de la Fontaine, Lovecraft, Poe, et Lewis Carroll pour les trépassés, Alan Moore, Grant Morrisson et Jean Teulé pour les bons vivants.

Enfin, le Rosenkreutz Grammy irait à, dans l’ordre : Ghost, Marilyn Manson, Coal Chamber, Nine Inch Nails, Korn, Cypress Hill…

Il s’agit d’artistes aux univers qui me parlent et dont je me sens poche : puissants, visuels, et un peu – ou beaucoup, selon – étranges. Ma came quoi. J’aimerais atteindre leur niveau d’excellence et leur qualité d’exécution, à chacun dans leur domaine respectif.

Mais le fantasme de collaboration ultime, celui qui résume et transcende à lui seul tous ces domaines dans ses œuvres sublimes et dégoulinantes de talent, celui avec qui 99,99 % des « Dark artists » se damneraient pour un seul regard reste… Tim putain de Burton. Tu peux pas test.

Melmothia : Des expositions à venir ?

Une exposition au soleil demain, et je peux t’exposer mon… non, je déconne. Rien de prévu pour le moment, mais on vise une participation au prochain Trolls & Légendes, un gros festival orienté fantasy et imaginaire, situé à Mons, en Belgique.

 Melmothia : Merci de nous avoir sacrifié un peu de ton temps. Un mot pour la fin ?

Merci pour le tien, pour l’interview, et pour ta grande patience.

Mon mot de la fin ? Sortez des carcans, de la pensée toute faite, de la mode, de la politique. Trouvez-vous, soyez-vous, aimez-vous et soyez bien dans vos baskets. Jouez, aimez, jouissez ! Épousez des évêques et adoptez des chats ! Et achetez mes dessins, bordel de merde !

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Le site de Tristan R. Rosenkreutz

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La Page Facebook de Tristan R. Rosenkreutz

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Une autre interview de l’artiste est disponible ici.

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