Esoterikos - Dernières paroles d’Anton Long [1] | Rat Holes

Perspective angulaire [1]

Un bref historique de l’Ordre des Neuf Angles

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« Dans ce type de perspective, aucune ligne n’est parallèle à la direction de notre regard et aucun des côtés horizontaux de l’objet n’est parallèle à la ligne de sol. L’observateur a devant lui l’arête de son objet. Ce type de perspective présente, par contre, des faisceaux de lignes convergeant vers l’un des deux points de fuite. Et les lignes verticales restent verticales » — La perspective angulaire ou oblique.

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Né en Angleterre dans les années soixante-dix, l’Ordre des Neuf Angles acquit l’essentiel de sa notoriété à partir des années quatre-vingt-dix, quand le mouvement essaima hors du Royaume-Uni, puis lorsque le développement du web permit une meilleure diffusion de ses doctrines. Dans les premiers temps, les textes, auxquels les auteurs se réfèrent souvent sous l’appellation « manuscrits », furent imprimés et distribués par des presses privées et dans des magazines underground dédiés à l’occultisme, au paganisme ou à des courants musicaux tels que le Néofolk ou le Black Metal. Internet a considérablement changé la donne en faisant connaître l’ONA à une vaste population. À partir des années 90-2000, l’ordre s’est largement servi de ce nouveau médium pour sa communication et la quasi-intégralité des écrits est disponible en ligne.

Il existe cependant peu de traductions françaises et l’Ordre des Neuf Angles demeure plutôt mal connu dans la francophonie, tandis qu’un certain nombre de concepts est passé dans le vocabulaire des courants de la Main Gauche. Il en résulte qu’à la façon de M. Jourdain, des individus et des groupes jonglent avec des concepts de l’ONA sans le savoir et par conséquent, sans en comprendre forcément les significations exactes et les implications.

[labyrinthe mythologique] Il faut dire, à leur décharge, qu’explorer ces contenus doctrinaux n’a rien d’aisé. Le corpus de l’ONA compte plusieurs milliers de pages, sujettes à de permanents ajouts et réécritures, auxquels il faut ajouter des enregistrements musicaux, un jeu compliqué (le Jeu Stellaire), des cartes de Tarot, les créations des Balobians (des artistes inspirés de l’ONA), etc., ainsi que les productions d’ordres plus ou moins schismatiques. Et sur tout cela, s’empile un capharnaüm de spéculations, informations contradictoires, légendes, etc.

Mais ce chaos est apparemment désiré. Il porte même un nom, le Labyrinthos Mythologicus et a pour vocation, si l’on en croit les auteurs du courant, de tester la capacité des candidats à penser par eux-mêmes, utiliser leur intuition et surtout, à vivre leurs propres expériences :

« Gardez à l’esprit que l’ONA est une nexion de type shapeshifting — susceptible de changer de forme —. Dans l’univers des mundanes — dans le monde ordinaire —, l’ONA se présente comme une source de confusion, sombre, labyrinthique, une entité satanique / non-satanique, qui existe / n’existe pas, qui n’a jamais existé, qui est / qui n’est pas mort, qui est / n’est pas nazi, qui est / n’a jamais était un honeytrap — un piège attractif —, dont les écrits se contredisent parfois les uns les autres, l’ONA est simplement / n’est pas simplement une légende urbaine. Comme nous l’avons dit / écrit depuis une quarantaine d’années, nous attendons des individus qu’ils travaillent les choses par eux-mêmes et donc qu’ils utilisent ou développent leur propre jugement, ainsi que leurs propres capacités occultes » [1].

Le premier obstacle auquel le chercheur se heurte à l’entrée du labyrinthe est celui de la genèse du courant, puisque son fondateur a commencé par en nier énergiquement la paternité.

[anton long vs david myatt] Né en 1950, David Wulstan Myatt a grandi en Tanzanie, où son père travaillait comme fonctionnaire pour le gouvernement britannique. La famille résida également quelque temps à Singapour, époque durant laquelle l’adolescent se tourna vers les arts martiaux et les philosophies orientales. Selon Jeffrey Kaplan, Myatt aurait entrepris, au cours de son existence : « une odyssée mondiale qui l’a conduit à faire des séjours prolongés au Moyen-Orient et dans l’est de l’Asie, alliés à l’étude de religions allant du christianisme à l’islam dans la tradition occidentale, et du taoïsme au bouddhisme du côté de l’Orient » [2].

En 1967, il arrive en Angleterre et rejoint, dès l’année suivante, le National Socialist Movement qui vient tout juste d’être rebaptisé le British Movement (BM) par son fondateur Colin Jordan, militant nazi de longue date.

Durant cette période, David Myatt multiplie les petits boulots, tout en entamant des études de physique à l’université de Hull, et, si l’on en croit ses biographes, rejoint divers groupes occultes inspirés de la Golden Dawn et des œuvres de Crowley, dans la région de Londres.

En 1971, il déménage pour s’installer à Leeds et arrête ses études. Deux ans plus tard, il fonde son propre groupe radical : le National Democratic Freedom Movement, dont le bulletin mensuel, intitulé British News, porte comme sous-titres « Pour la race et la nation » et « Le journal du pouvoir blanc ». Selon l’historien Nicholas Goodrick-Clarke : « Les membres du NDFM furent impliqués dans une série de violentes agressions contre des gens de couleurs et des gauchistes. Durant cette époque, Myatt écrivit de la propagande, organisa des réunions et des rallyes, et parla régulièrement en public. Il fut arrêté deux fois dans des combats de rue et fut jugé pour troubles à l’ordre public, écopant à chaque fois de six mois de prison » [3].

Par la suite, l’Ordre des Neuf Angles adoptera un système de datation utilisant l’année de « Fayen » (Year of Fayen), abrégée en « yf », c’est-à-dire l’année de naissance d’Hitler (1889), considérée comme l’an 1 de Fayen. L’année 2010 correspondra, par exemple, à l’année de Fayen 121 et sera notée 121yf.

Ainsi que le souligne Jacob C. Senholt : « Comme pour la plupart des groupes occultes marqués du sceau du secret comme marque de fabrique, il peut être très difficile, voire impossible, d’obtenir des informations exactes et vérifiables sur les origines de l’ordre. Les groupes occultes ont tendance à se draper dans des récits mythiques de décennies et de siècles de tradition et de pratiques occultes préexistant à leur apparition réelle ». Si on en croit ses porte-parole, l’ONA s’inscrirait dans la continuité d’un culte des Dieux Sombres s’étant perpétué en Angleterre grâce à une tradition sorcière. L’Ordre lui-même aurait été fondé par une femme, à la fin des années 60, à partir de la fusion de trois groupes antérieurs : Camlad, The Temple of the Sun, et The Noctulians. En 1973, un certain Anton Long aurait été initié dans ce groupe, dont il serait devenu par la suite le Grand Maître, après le départ de la fondatrice pour l’Australie.

Les premiers textes de l’ONA furent distribués de façon confidentielle et souvent désignés sous l’appellation « manuscrits », mais la décennie suivante vit plusieurs parutions : The Black Book of Satan en 1983 ; la fiction occulte, Falcifer, Lord of Darkness en 1984, de même que Grimoire of the dark Gods; Naos, a practical guide to modern magic en 1987; Hysteron Proteron en 1989, etc. À partir de 1988, l’ONA édita sa propre revue : Fenrir, journal of Satanism and the Sinister.

En 1998, le magazine antifaciste Searchlight révéla au public l’identité entre Anton Long et David Myatt dans un article intitulé « Disciples of the Dark Side: The Satanist Infiltration of the National Socialist Movement » (Searchlight, n° 274, avril 1998), un rapprochement qui sera appuyé par plusieurs historiens, bien que le principal intéressé ait longtemps nié toute implication dans l’ONA, accusant ses ennemis de vouloir le discréditer. Il provoquera même les journalistes Nick Ryan et Nick Lowless en duel.

[honey trap] Pourtant, la même année, tout en soutenant que, bien qu’ayant étudié l’ésotérisme, il n’a « jamais été un occultiste et encore moins un sataniste », David Myatt écrit : « Me souvenant de mes études ésotériques quelques années plus tôt, je conçus un plan pour utiliser ou, si nécessaire, créer des groupes secrets de type occulte avec plusieurs objectifs. Ces groupes seraient un soutien et une aide pour une véritable organisation secrète dédiée au renversement du système. L’un des objectifs de ces groupes occultes était de placer des gens dans diverses positions de la société où ils pourraient soutenir notre cause ; un autre était de subvertir des personnes occupant des postes influents en les attirant dans ces groupes secrets, puis progressivement de les convertir à notre cause » [4].

Ce demi-aveu s’étoffe en 2012, dans The Ethos of Extremism, un ouvrage dans lequel Myatt rapporte avoir eu l’idée de créer, pour soutenir sa cause politique, différents types de groupes clandestins : « Le premier type de groupe clandestin serait essentiellement un honeytrap (un piège attractif) destiné à attirer des personnes non investies dans la politique, susceptibles d’être utiles à la cause, même ou surtout si cela implique qu’ils soient l’objet d’un chantage ou de pressions, dans le futur. Le deuxième type de groupe clandestin consisterait en la création d’un petit groupe de fanatiques NS, des « dormeurs », capables — le moment venu — de commettre des actes séditieux ou plus généralement subversifs.

Rien ne ressortit de cette seconde idée et les quelques personnes que j’avais recrutées en 1974 pour ce deuxième groupe, ont finalement migré pour m’assister dans le premier, fondé l’année précédente. Cependant, dès le début, ce premier groupe me causa des soucis — rétrospectivement, il y avait deux raisons simples à cela, qui me sont toutes les deux imputables. Tout d’abord, mon manque de compétences en matière de leadership, ensuite l’habillage choisi pour le groupe, à savoir un ordre occulte secret, avec un « appât », une tentation, la promesse de faveurs sexuelles de la part de membres féminins, dans un cadre occulte ritualisé, certains de ces membres féminins étant « dans le coup » et associés à quelqu’un, lui-même associé à ma petite bande de voleurs… [J’avais recruté] comme organisateur et leader de ce groupe clandestin […] un camarade, un homme d’affaires marié vivant près de Manchester — c’était lui qui avait suggéré le type de structure et les contenus occultes du groupe.

Durant quelque temps, ce groupe clandestin prospéra […]. Cependant, au fil du temps et sous la direction de son mentor, l’occultisme et surtout les aspects hédonistes ont finir par prendre le pas sur la volonté politique et subversive » [5].

Dans cette version des faits, à « l’homme d’affaires marié vivant près de Manchester », aurait succédé Richard Moult, un peintre et musicien britannique né à Newcastle en 1968. Moult sera l’auteur de plusieurs textes importants, de créations musicales pour l’ONA et du Sinister Tarot, sous le pseudonyme de Christos Beest. Il fut également durant un temps le porte-parole de l’ordre et donna plusieurs interviews. Mais après une décennie, il quitta à son tour l’ONA pour retourner au christianisme et se concentrer sur son travail artistique.

Certains ont affirmé que l’ordre avait fermé ses portes après le départ de Christos Beest, d’autres au contraire que le courant avait pris son envol, devenant une source d’inspiration pour ainsi dire virale grâce au web, avec des auteurs comme l’Australien Ryan Anschauung (Temple of THEM) ou la contestée Chloé Ortega. D’autres sources avancent que l’ONA n’avait jamais existé, sinon sous la forme d’une légende urbaine. Selon les termes d’un internaute « l’ONA n’a jamais été qu’une coquille vide, une organisation fantôme existant seulement dans le cyberespace ». Ailleurs : « L’ONA est un énorme mindfuck perpétué par une douzaine de personnes sur Internet qui n’ont rien de mieux à faire de leur vie ».

Et, bien entendu, il se trouve également des voix pour clamer que ce déni n’est qu’une nouvelle propagande de l’Ordre des Neuf Angles dont la plus belle ruse, à l’instar de celle de Satan, serait de nous faire croire qu’il n’existe pas.

Il est difficile de trancher, notamment en ce qui concerne les affirmations de David Myatt. D’un côté, il semble qu’il se soit retrouvé en mauvaise posture dans ses groupes politiques, lorsque son rôle dans un groupe sataniste fut dévoilé par la presse. Il est donc possible qu’il ait cherché après coup à justifier son implication. D’un autre côté, il est également possible qu’il dise la vérité et que l’ordre n’ait jamais été qu’un honeytrap. Dans ce dernier cas, il n’est pas exclu qu’Anton Long puisse être une identité partagée. Cela dit, pour ceux qui auraient encore des doutes quant à l’implication de David Myatt dans l’ONA, il faut savoir que la majorité des textes de l’ordre a été éditée par Thormynd Press, la maison d’édition de David Myatt.

L’article de Searchlight va contribuer à faire connaître l’Ordre des Neuf Angles au grand public. Mais l’année où le magazine dévoile son implication dans l’ONA, est également celle où Myatt se retire de l’ordre, dont il laisse la direction à Richard Moult, pour se convertir à l’islam.

Adoptant le nom d’Abdul-Aziz ibn Myatt, il prêche la guerre sainte et poursuit ses campagnes antisémites, appelant « tous les ennemis des sionistes à embrasser le Jihad ». En 2003, lors d’une conférence de l’UNESCO portant sur la montée de l’antisémitisme, il fut déclaré que : « David Myatt, le leader intellectuel nazi extrémiste en Grande-Bretagne depuis les années 1960 […] désormais converti à l’islam, fait l’éloge de Ben Laden et d’al-Qaïda, qualifie d’actes héroïques les attaques du 9/11 et appelle instamment au meurtre des Juifs. Myatt, sous le nom d’Abdul Aziz ibn Myatt, soutient des missions suicides et exhorte les jeunes musulmans à embrasser le Jihad »[6].

En 1999, le néonazi anglais David John Copeland, commit une série d’attentats visant des Noirs, des Asiatiques, et des homosexuels, qui firent 3 morts et 129 blessés dans plusieurs quartiers de Londres. D’après les enquêteurs, Copeland aurait été influencé par les écrits de Myatt, particulièrement le pamphlet Practical Guide to Aryan Revolution, diffusé deux ans plus tôt. Myatt sera brièvement arrêté, mais les charges seront en fin de compte abandonnées, les preuves fournies par les autorités canadiennes s’avérant insuffisantes pour justifier une condamnation.

En 2010, Myatt annonça publiquement qu’il avait rejeté l’islam pour développer sa propre Weltanschauung : la « voie numineuse ».

En plus de ses écrits sur le national-socialisme, l’islam, ses productions pour l’ONA et des écrits autobiographiques, David Myatt a traduit des œuvres de Sophocle, Sappho, Eschyle et Homère. Il a également signé un commentaire portant sur deux sections du Corpus Hermeticum et plusieurs recueils de poèmes.

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Melmothia, 2016

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Notes :

[1] « Labyrinthos Mythologicus », Order of Nine Angles, (2010), traduction française sur le site Rat Holes, 2016.

[2] Jeffrey Kaplan. Encyclopedia of white power: a sourcebook on the radical racist right, Rowman & Littlefield, 2000.

[3] Soleil Noir : Cultes aryens, nazisme ésotérique et politiques de l’identité, Nicholas Goodrick-Clarke, Camion Noir, 2007.

[4] David Myatt, Autobiographical Notes, publiées sur internet en 1998.

[5] The Ethos of Extremism. Part Two: Ultra-Violence, Covert Action, and Terror, David Myatt, 1973-75.

[6] Simon Wiesenthal Center: Response, Summer 2003, Vol 24, #2.

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