Hans Ruedi Giger

« Il faut dire que le Paradis est moins intéressant à peindre que l’Enfer ! » – H. H. Giger

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Créateur d’un univers fantastique reconnaissable au premier coup d’œil, H. R. Giger s’est fait connaître du grand public grâce à son travail sur les effets spéciaux du film Alien, pour lequel il a obtenu un Oscar en 1980. Souvent qualifiée de « biomécanique », selon la formule de l’artiste lui-même, l’esthétique sombre de ses œuvres s’est déclinée sur tous les registres. Paysages bleutés de chair et de technologie mêlées qui se sont déployés au fil des années en peintures, pochettes d’albums, créations pour le cinéma, sculptures, meubles, etc. jusqu’à la fondation du H. R. Giger Museum en1993, véritable incarnation architecturale de son imaginaire.

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Hans Ruedi Giger est né le 5 février 1940, à Coire, en Suisse. La famille vit dans l’appartement au-dessus de la pharmacie paternelle. Ses parents voudraient qu’il suive les traces de son père, mais l’adolescent ambitionne de réussir une carrière artistique. En 1962, il est admis à l’école des Arts décoratifs de Zurich dont il ressort diplômé 3 ans plus tard. À cette époque, il envisage de travailler en tant que dessinateur industriel ou concepteur de mobilier, métier qu’il exercera quelques années en créant notamment des pièces de mobilier de bureau, mais c’est la peinture et la sculpture qui mobilisent toute son attention. Ses premiers dessins, Nous, enfants nucléaires, sont publiés en 1963, alors que la Suisse envisage de se doter d’armes atomiques. Une première exposition de ses œuvres a lieu en 1966.

« Nous, les enfants nucléaires,

Nous sommes reconnaissants à nos procréateurs, qui, lors du grand boum, conformément au règlement suisse nucléaire, se jetèrent instinctivement à terre et comptèrent jusqu’à 15, sans quoi nous ne serions pas là.

Nous, les enfants de l’ère nucléaire, ne voulons faire la morale ni de reproche à personne, nous voulons simplement que vous vous habituiez à nous et que vous nous preniez en affection. Seulement, nous ne garantissons pas, qu’une fois la supériorité numérique acquise, vous ne serez pas considérés comme anormaux et aurez peut-être à en souffrir. »

Il entre peu après aux Arts décoratifs et réalise ses premières toiles grand format à l’encre de Chine vaporisée à la brosse à dents, avant de s’essayer à l’huile, puis d’acheter son premier aérographe en 1967. Les années suivantes, les dégradés de blanc, bleu métallique et gris remplacent la couleur sépia des œuvres de jeunesse pour créer des paysages sombres et surréalistes.

Le style Giger émerge durant cette décennie, un style que lui-même qualifie de « biomécanique », mélange pessimiste de technologie et de paysages de chairs torturées : « Les biomécanoïdes constituent l’union harmonieuse de la technique, de la mécanique et de la créature. La recherche génétique nous apprendra à avoir encore peur. »

Peu après la fin de ses études, en 1966, Giger a fait la connaissance de Li Tobler, une jeune actrice de théâtre avec laquelle il vivra une liaison tourmentée jusqu’à son suicide en 1975.

C’est avec Freddi M. Murer que Giger débutera sa collaboration avec le monde du cinéma. En 1967, son compatriote et ami a réalisé un bref portrait d’artiste consacré à son œuvre, High and Heimkiller, premier jet du futur Passages, un documentaire, plus fouillé, tourné 5 ans plus tard. Pour Swissmade, réalisé par Freddi M. Murer en 1969, Giger conçoit un extra terrestre avec une caméra en guise de tête, en charge de surveiller la vie sur Terre, particulièrement en Suisse, en l’an 2069. La même année, est publié un premier portfolio contenant 8 sérigraphies, au titre évocateur de Biomechanoid. Deux ans plus tard, c’est un catalogue des œuvres du peintre qui paraît sous le titre ARh+.

À partir des années 70, Giger dessine de nombreuses affiches et pochettes de disques, notamment celle de l’album d’Emerson Lake and Palmer, Brain Salad Surgery (1973), qui sera primée par le magazine Rolling Stone. S’ensuivront d’autres incursions dans l’univers musical, en collaboration avec Magma, Blondie, Celtic Frost, Danzig, etc. jusqu’à la création d’une statue gigantesque pour le Mylenium Tour de Mylène Farmer et la conception d’un pied de micro pour le chanteur Jonathan Davis du groupe Korn en 2001.

En 1976, Salvador Dali, pressenti pour incarner le Baron Harkonnen dans l’adaptation du roman Dune de Frank Herbert, présente le travail de Giger à son ami Alejandro Jodorowsky, en charge d’écrire le scénario. Celui-ci l’engage aussitôt pour créer le visuel de la majorité des décors, aux côtés d’autres graphistes tels que Christopher Foss et Moebius. Mais au bout de deux ans de travail, le projet trop coûteux est abandonné. C’est David Lynch qui réalisera ultérieurement son adaptation de Dune, une version très éloignée de la vision de ses prédécesseurs.

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L’année qui suit la mort de Li Tobler, quelques amis de Giger organisent une exposition de ses tableaux en hommage à la jeune femme. The Second Celebration of the four précède de quelques mois la sortie du Nécronomicon qui va marquer la consécration de l’artiste. Inventé par l’écrivain américain Howard Phillips Lovecraft dans les années 20, le Nécronomicon est encore de nos jours au cœur d’une polémique opposant ceux qui croient en son existence et ceux qui le tiennent pour fictionnel. À partir des années 60, l’œuvre de Lovecraft gagnant la faveur du grand public, le grimoire mythique a commencé à inspirer divers créateurs dans les domaines de la littérature, du cinéma et la peinture. Giger sera le premier, en 1977, à en livrer une lecture picturale ; à cette occasion, il en livre une traduction originale et improbable : « les masques de la mort ». Réédité dès l’année suivante, puis traduit en plusieurs langues, le Nécronomicon bénéficiera d’une suite, Nécronomicon II, en 1985.

En 1977, Dan O’Bannon, que Giger a rencontré lors du projet Dune, contacte l’artiste pour superviser les décors et le design de la créature d’Alien, le huitième passager, dont il a rédigé le scénario. Lorsque le réalisateur Ridley Scott lui prédit la gloire, Giger répond : « Surtout pas ça ! ». Pari perdu, puisque le film totalisera 80 millions de dollars de recette, vaudra à l’artiste un Oscar en 1980 et rendra Giger mondialement célèbre.

Les années suivantes, l’artiste continue d’œuvrer pour le cinéma. En 1984, il réalise l’affiche de Future kill de Ron Moore, travaille sur Poltergeist 2 de Brian Gibson, sur Alien III de David Fincher et sur bien d’autres productions, avec hélas une marge importante de projets inaboutis. En 1994, il est engagé pour créer Sil, la créature hybride du film La mutante, réalisé par Roger Donaldson. Bien que peu satisfait du résultat à l’écran et n’ayant pu se déplacer sur le tournage en raison du décès de sa mère, l’intérêt du public pour la créature incita Giger à lui consacrer un livre entier, Species Design, proposant croquis, dessins et commentaires de l’artiste.

hr_giger_020La même année, Joël Schumacher, contacte Giger pour qu’il invente un nouveau design pour la Batmobile, mais par soit manque de temps, soit en raison d’un désaccord avec la Warner, le projet n’aboutira pas.

Par la suite, Giger élargira encore son champ de création en travaillant sur le visuel de plusieurs jeux vidéo, dont Dark Seed, développé par Cyberdreams en 1992, dans lequel le joueur doit sauver le monde de monstres venus d’une dimension parallèle.

S’il est surtout connu pour ses toiles, Giger n’a jamais cessé de sculpter, notamment des œuvres en polyester. À partir des années 90, il arrête quasiment de peindre pour se consacrer à la création d’environnements, de la sculpture de statues à la conception de meubles futuristes, jusqu’à la reconstruction dans le jardin du train fantôme élaboré durant son enfance ! Lampes, chaises, plaques décoratives, tables aux allures de vaisseaux spatiaux, Giger met désormais à profit sa formation en Arts décoratifs pour explorer de nouveaux supports, façonnant par exemple les splendides chaises Harkonnen, sortes de trônes en aluminium inspirées de son travail avorté sur Dune.

Cette ambition spatiale va occuper de plus en plus de volume. Dans les années 80, un premier Giger Bar ouvrit à Tokyo, mais ferma ses portes 5 ans plus tard. Il fut suivi d’un second à Coire, en 1992. Ce dernier établissement devait originellement se situer à New York cependant, découragé par un budget trop réduit, Giger préféra financer lui-même l’opération et l’installer dans sa ville natale.

En 1992, après avoir racheté le château médiéval Saint-Germain, à Gruyères en Suisse, il y fonde le H. R. Giger Museum, qui sera inauguré l’année suivante. Un nouveau bar est ouvert à l’entrée du musée, le plus achevé de tous, selon l’artiste. La salle, de grande taille, abrite une charpente faite d’ossements métalliques épousant les formes voûtées du lieu et donnant l’impression, selon les termes d’un journaliste, de se trouver « dans le ventre d’une baleine fossilisée venue d’ailleurs ».

A la même époque, l’auteur et occultiste allemand Karl Friedrich Frey, connu sous le pseudonyme d’Akron, prend contact avec l’artiste et lui propose de créer un Tarot. Le Tarot de Baphomet est édité en 1992 chez Taschen. Composé de 22 cartes et d’un livret rédigé par Akron, ce jeu obtient un beau succès commercial en raison de la popularité de l’artiste, mais demeure sujet à contestation, aucune lame n’ayant été dessinée spécifiquement pour le Tarot, le duo s’étant contenté de piocher dans des toiles déjà peintes et plus ou moins inédites pour les associer aux arcanes classiques. L’artiste a d’ailleurs exprimé sa méconnaissance et son absence d’intérêt pour le domaine dans une interview.

Hans Ruedi Giger est décédé à l’âge de 74 ans, le 12 mai 2014, des suites de blessures subies lors d’une chute.

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Melmothia, 2010.

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