Formule 89 [deuxième partie]

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Cette traduction du chapitre « Formula 89 », extrait de The Infernal Path, paru chez Dark Harvest Press en 2012, a été réalisée avec l’aimable autorisation de son auteur, Alexander W. Dray.

Une traduction française de cet ouvrage vient de sortir aux éditions Chronos Arenam.

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La technique magique connue sous le nom de Karezza est l’équivalent de la « formule 89 », dans la mesure où elle reflète exactement les principes de rétention, circulation, accumulation et manipulation de l’énergie vitale du magicien. 89 est la formule magique fondamentale de la voie sombre, qui s’exprime notamment, en kabbale, dans la guématrie hébraïque de גוף [guimel ; vav ; phe final] : « qui doit être fermé ou fermé ». L’essence de l’approche magique de la voie sombre est la fermeture volontaire du soi contre l’incessante entropie naturelle et toutes les forces qui y sont associées dans l’univers, agissant pour dissoudre la conscience humaine individuelle. Pour un approfondissement de la philosophie de la voie sombre et ses relations avec les autres voies magiques, le lecteur peut se référer à mon essai « The Formula of Dispersion », dont le texte complet se trouve dans Pandora’s Mansion Vol. 1, aux éditions Dark Harvest. Contentons-nous de souligner que les méthodes du magicien noir reposent sur l’utilisation de l’énergie sexuelle naturelle, circulant dans les centres de pouvoir du corps humain, d’une façon qui permet au sorcier d’accumuler plus de puissance (sur le plan à la fois matériel et énergétique) et de canaliser cette puissance d’une façon spécifique, c’est-à-dire afin de servir ses objectifs sorciers.

La pratique du Karezza est intense et peut être dangereuse si les procédures ne sont pas suivies fidèlement. Quand le magicien noir débute dans cette forme de sorcellerie, il doit être conscient que, même s’il est très jeune, il fera l’expérience de douleurs intenses et ce, même si l’énergie vitale du corps est correctement distribuée dans les centres de pouvoir. J’ai débuté dans cette pratique vers l’âge de vingt-trois ans et en raison de ma quantité déjà élevée d’énergie sexuelle pranique, j’ai souvent éprouvé de la douleur dans certaines zones de mon corps. Cela s’explique soit par une mauvaise circulation de l’énergie accumulée dans le corps physique, soit par un excès de cette énergie accumulée qui suscite un déséquilibre. Si tel est le cas, le karezza va jeter l’ensemble du système énergétique dans un état fébrile dont peuvent résulter de la douleur et un déséquilibre mental léger.

La visualisation est à la fois une discipline et un art. Il est nécessaire pour le sorcier de chercher assidûment et sans relâche à développer ce talent. Bien visualiser consiste à se concentrer sur l’intention elle-même dans un geste de création sublime de la volonté. Quand nous visualisons correctement, nous faisons réellement bouger l’énergie dans une direction particulière et c’est la raison pour laquelle les textes magiques fondamentaux, de toutes les doctrines et écoles magiques, insistent vivement sur la nécessité de pratiquer la visualisation. Si vous n’arrivez pas à visualiser ou si vous éprouvez des difficultés, je vous suggère de pratiquer sans relâche jusqu’à ce que cela vous soit devenu plus facile. Ces difficultés, sur la Voie de la Main Gauche, sont en réalité les bienvenues et les maîtres des Arts noirs sourient intérieurement quand ils voient un nouvel initié se confronter à des obstacles apparemment insurmontables. Car ces embarras indiquent en réalité ce qui deviendra pour l’adepte ses plus grandes forces et talents. Ces obstacles temporaires sont ce qui nous façonne et nous offre la chance d’atteindre la maîtrise.

Le regretté Kenneth Grant est l’un des rares érudits de l’occulte qui offre à ses lecteurs des informations concrètes sur le karezza comme technique de sorcellerie. Dans The Magical Revival (1972) Grant aborde cette pratique et nous donne quelques indications, certes assez vagues, pour en débuter l’exploration :

« Les objurgations contre la masturbation, l’onanisme, le coitus interruptus, le karezza et d’autres méthodes en apparence stériles d’utilisation de l’énergie sexuelle, sont la suite logique de la prise de conscience (prise de conscience pouvant cependant rester inavouée) de la nature sacrée de l’acte générateur. Des conclusions erronées, tirées en raison de l’appréhension incomplète de ces éléments, ont conduit dans le passé à des condamnations au « feu et au soufre », dirigées contre ces « perversions » que l’on pensait, à une époque, conduire à une dégénérescence du système nerveux — cécité, paralysie et folie. En réalité, rien de cette énergie ne se perd, même si elle ne parvient pas à trouver un champ d’opération dans la matrice prévue naturellement à cet effet. Mais, au lieu d’une descendance physique, sont engendrés des « fantômes » composés d’une matière ténue. Grâce à la pratique délibérée et persistante de ces « perversions », des entités qliphotiques sont créées ; elles se nourrissent sur l’esprit et sur les fluides nerveux. Ainsi que Crowley le souligne : « Les anciens rabbins juifs savaient et ont enseigné qu’avant qu’Ève ne soit donnée à Adam, le démon Lilith avait été conçu par ses pollutions nocturnes, de sorte que des races hybrides, satyres, elfes, etc. — ont commencé à emplir ces lieux secrets de la terre qui ne sont pas perceptibles par les organes des hommes normaux ».

D’une manière générale, l’idée que des pratiques sexuelles ne donnant pas naissance à une progéniture humaine physique sont des « perversions » de l’énergie est proche de la vérité. Les sorciers sont des êtres qui trafiquent le déroulement naturel des choses, par conséquent, si l’on définit le mot « perversion » comme « une utilisation détournée, une mauvaise utilisation ou une violence faite à quelque chose », alors il s’ensuit logiquement que tout écart par rapport à l’impératif biologique de la reproduction sera vu, du point de vue la « normalité », comme une perversion ou une transgression. Cependant, l’idée que toutes les formes de sorcelleries sexuelles, dans la Voie de la Main Gauche, conduisent à la création d’êtres éthérés fantasmagoriques et maléfiques est simplisme et n’est qu’un relent de superstition du vieux monde. L’énergie sexuelle accumulée par le magicien noir par la pratique du karezza est dirigée par la volonté et trouve donc un « champ d’opération », dans la matrice que le sorcier a volontairement créée à cette fin. Le point de vue de la Voie de la Main Gauche sur ce « champ d’opération » est que celui-ci s’est développé, grâce à la volonté du magicien, durant de longues périodes de temps. Le sorcier ne considère pas l’éthérique comme un domaine passif, ainsi que le préconise la Voie de la Main droite, mais sait qu’il est apparenté à son propre « côté obscur », qui a été sciemment exploré et développé au fil du temps au moyen de la volonté et de l’intention. Les magiciens noirs agissent au sein de ce domaine ou de cette matrice, qui est le fruit de leur propre construction, et tous les actes de magie qui ont lieu dans cette matrice sont délibérés et dirigés. Les magiciens noirs sont, davantage que les autres, des « accapareurs » d’énergie. Nous sommes avares de nos précieuses ressources et ne tolérons tout simplement pas la création involontaire d’entités qui feraient des ravages dans nos vies. L’idée que répandre sa semence engendre ces créatures, si celle-ci ne trouve pas un foyer dans l’utérus d’une femme, est tout simplement primitive et animiste dans sa métaphysique.

Grant définit le karezza comme : « une méthode de magie sexuelle préconisée en Occident par Thomas Lake Harris (1823-1906) qui a adapté le principe de certaines pratiques tantriques, consistant à fabriquer de l’énergie magique par la stimulation érotique et par la suppression de son expression sur le plan physique, afin de créer des entités astrales ou des ‘mannequins’ magiques sur le plan astral ». Bien que ce type d’opération soit tout à fait réalisable, quantité d’autres le sont tout autant, et cette pratique n’a de sens qu’à condition que le sorcier soit capable de fabriquer de l’énergie magique par la stimulation sexuelle, d’inhiber son expression ordinaire en faveur d’une utilisation à des fins de sorcellerie et de diriger cette énergie de diverses façons. L’utilisation du karezza dans la magie des sigils [1] est une application bien connue et constitue une méthode de base à partir de laquelle d’autres opérations magiques peuvent être élaborées. Dans la magie des sigils, le magicien se stimule sexuellement, le travail magique étant concentré sur un sceau spécialement conçu pour symboliser un désir ou un objectif particulier. Lorsque le sorcier atteint l’orgasme, il regarde ou visualise le sigil, puis rapidement il le range loin de sa vue afin d’oublier l’opération pour laisser l’inconscient faire son travail. Des variantes de ce type de travail sorcier peuvent consister en l’onction des sigils avec les fluides sexuels, le fait de porter sur soi le sceau jusqu’à ce que l’objectif spécifié se soit réalisé, etc. Par ailleurs, certains choisissent de détruire le sceau d’une manière cérémonielle. Bien que cette méthode puisse se révéler très efficace en sorcellerie, elle n’utilise pas le karezza, puisqu’elle implique une libération de l’énergie dans l’orgasme. Correctement réalisé, le karezza correspond une stimulation sexuelle conduisant à plusieurs reprises au stade préorgasmique, puis suspendue, tandis que la volonté du sorcier est concentrée sur son objectif principal. Aucun orgasme n’est atteint durant cette opération et le point culminant, au lieu d’être un orgasme physique consiste en la libération de la volonté du magicien dans l’abstraction de son intention créatrice. Un climax cérémoniel particulier peut être mis en place pour symboliser la réalisation de l’objectif, ou bien le sorcier peut simplement choisir de revenir lentement à un état de conscience ordinaire, de telle sorte que le procédé ressemblera à une intense et volontaire méditation. Comme nous le verrons bientôt, les énergies sexuelles accumulées dans le corps par le biais du Karezza peuvent également être déplacées physiquement dans des zones de pouvoir choisies, à l’intérieur et à l’extérieur du corps, ces zones correspondant à l’initiation de l’adepte à la Voie de la Main Gauche et aux régions de pouvoirs sur l’Arbre de la Nuit. Dans le chapitre « Sorceries of Zos » de l’ouvrage Cults of the Shadow, Grant présente son adaptation personnelle du karezza pour un système de contrôle des rêves :

« Les mécanismes de contrôle des rêves sont, à bien des égards, semblables à ceux qui produisent des projections astrales conscientes. Mon propre système de contrôle des rêves provient de deux sources : la formule de la « Lucidité Eroto-Comateuse », découverte par Ida Nellidoff et adaptée par Crowley à sa propre méthodologie de magie sexuelle, et le système des sigils « sensibles » de Spare expliqué ci-dessous. L’endormissement doit être précédé par une forme de Karezza au cours de laquelle un sigil spécialement choisi pour symboliser le but désiré est intensément visualisé. De cette manière, la libido est déroutée de son accomplissement fantasmatique naturel et cherche satisfaction dans le monde du rêve. Lorsque cette faculté est acquise, le rêve devient extrêmement intense et se trouve dominé par un succube ou femme-ombre [shadow-woman], avec laquelle des rapports sexuels ont lieu spontanément. Même si le rêveur n’a acquis qu’un degré modéré de compétence dans cette technique, il devra s’assurer de la présence permanente du Sigil. Celui-ci devra être attaché à la silhouette du succube, dans un endroit à visible durant la copulation, par exemple un pendentif suspendu à son cou, des boucles d’oreilles ou un diadème au milieu de son front. Son emplacement devra être déterminé par le magicien par rapport à la position qu’il adopte pendant le coït. L’acte aura alors toutes les caractéristiques d’un travail de neuvième degré, car la présence de la Femme-Ombre sera expérimentée avec une vive intensité de sensation et de vision ».

Le procédé décrit ci-dessus constitue une méthode très personnelle d’utilisation du Karezza, favorisant l’accumulation de l’énergie et par la suite, permettant d’atteindre une expertise dans le domaine du rêve. Aussi sophistiquée que soit cette technique, je peux comprendre comment Grant en est venu à l’adopter ; cependant, je recommanderais plutôt aux sorciers de travailler les techniques fondamentales du contrôle des rêves, afin de s’assurer une base solide. Ces techniques fondamentales développent et aiguisent la volonté du magicien noir, lui permettant ensuite d’aller plus loin et d’expérimenter de nouvelles et plus complexes pratiques sorcières. Utiliser ces méthodes associées aux deux premières Portes des Rêves ne peut que renforcer un contrôle onirique plus avancé, par exemple à l’aide de la technique proposée par Grant. Une variante efficace de cette approche pourrait consister à faire en sorte que le « sigil spécialement choisi », auquel se réfère Grant, soit élaboré dans le seul but d’obtenir un plus grand contrôle des rêves. De cette manière, la magie sexuelle de Karezza sera dirigée vers l’acte même de rêver, tandis que le sceau deviendra une batterie vivante d’énergie onirique et un portail vers une puissante lucidité onirique. En proposant cette option, je m’appuie tout simplement sur la technique de Grant et j’essaie de montrer comment l’objet du désir sigilisé peut être centré autour de l’intention même de maîtriser le rêve lucide, plutôt qu’orienté vers quelconque but sorcier.

[1] NdT : Le terme « sigil » provient du latin sigillum, signifiant « signature ». En anglais, il désigne un sceau ou une signature magique. Il est a priori absent de la langue française, hormis sous sa forme adjective « sigillaire », mais a été adopté par les adeptes francophones de la Chaos Magic, pour distinguer les « sceaux personnels », tels que présentés dans l’œuvre de Spare, des sceaux magiques traditionnels.

©Traduction française par Melmothia, 2016.

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