Formule 89 [troisième partie]

Lire la première partie de cet article

*

Cette traduction du chapitre « Formula 89 », extrait de The Infernal Path, paru chez Dark Harvest Press en 2012, a été réalisée avec l’aimable autorisation de son auteur, Alexander W. Dray.

Une traduction française de cet ouvrage vient de sortir aux éditions Chronos Arenam.

*

Majoritairement, les magiciens noirs qui s’appliquent à devenir experts dans le contrôle des rêves sont suffisamment dynamiques et motivés pour charger et travailler avec un sigil de cette manière. Cela n’implique pas qu’un sigil véhiculant un autre objectif ne fonctionnera pas, cependant je pense que les états oniriques en résultant pourraient être plus difficiles à contrôler et dominer, selon les propriétés inhérentes à la nature du sigil choisi. Je recommanderais de tester diverses variantes à partir de la formule de base de Grant.

« Pour résumer brièvement, cette technique comporte trois étapes :

1/ Le Karezza, ou excitation sexuelle sans conclusion, avec la visualisation du Sigil, jusqu’à sombrer dans le sommeil.

2/ Des relations sexuelles durant la phase de rêve avec la Femme-Ombre évoquée lors de la première étape. Le Sigil doit apparaître spontanément durant cette deuxième étape ; si ce n’est pas le cas, la technique devra être mise de nouveau en œuvre ultérieurement. Dans le cas contraire, le désir pourra se concrétiser à l’étape suivante :

3/ Après l’éveil (c’est-à-dire dans le monde ordinaire des phénomènes quotidiens).

Un mot d’explication peut être nécessaire concernant le terme Karezza tel qu’il est utilisé dans le présent contexte. La rétention de sperme est un concept majeur dans certaines pratiques tantriques, l’idée étant que le bindu (la semence) engendre alors sur un plan astral, plutôt que physiquement. En d’autres termes, il en résulte la naissance d’une entité d’une nature quelconque à des niveaux astraux de conscience. De cette technique et d’autres analogues a découlé l’impression — tout à fait erronée — que l’abstinence était une condition sine qua non du succès magique ; en réalité, cette abstinence, telle qu’elle est entendue, est d’un caractère purement local et elle est confinée sur le plan physique, ou à l’état de veille. L’abstinence, telle qu’elle est communément comprise, est donc une parodie de la signification de la véritable formule ».

Dans cette opération, Grant semble faire porter l’accent sur le rôle de la femme-Ombre ou succube. Ma conclusion personnelle, à ce sujet, est que la charge énergétique initiale, accumulée par la pratique de Karezza, puis transférée au sigil, fournit l’excitation et la vitalité à l’émissaire du sorcier dans le rêve, qui s’appliquera alors vigoureusement à établir une plus forte connexion onirique avec le sorcier, ainsi que cela a été initialement inscrit dans la création du sigil. Les relations sexuelles avec cet être inorganique constituent en réalité un lien énergétique entre le double onirique du magicien noir et l’énergie sombre émanant du monde de l’ombre ; à force de pratique et de rapports sexuels réguliers, le mage pourra éventuellement obtenir un contact immédiat avec l’émissaire en se contentant de visualiser le sigil des rêves avant de s’endormir. Je tiens à rappeler que cette opération de Karezza n’est pas une condition sine qua non pour la sorcière qui s’engage dans une pratique de magie onirique. Rêver constitue une discipline à part entière pour la femme qui tend à ne pas avoir besoin des « artifices » que nous, les hommes, devons utiliser pour progresser. Le genre de l’incube / succube n’a pas d’importance et sera bien sûr déterminé par les penchants sexuels de chacun.

Après un bref aperçu de ce système de contrôle des rêves, Grant passe à une explication très importante des différences entre la pratique magique de karezza, la rétention du sperme dans le corps physique et l’abstinence sexuelle. Il affirme que la notion d’abstinence comprise dans le sens profane n’a aucun sens, du point de vue de la véritable technique magique. Cela signifie que l’abstinence sexuelle comme prescription permanente de la pratique sorcière du magicien noir est inutile pour le progrès et la réalisation magique. Cependant je dois préciser que le choix de l’abstinence ne présente que peu de désavantages pour un adepte dont les inclinations et les activités résident en dehors du domaine de la sorcellerie sexuelle. Pour le magicien noir, l’abstinence n’est pas considérée comme un blasphème, ainsi que cela est le cas pour de nombreux thélémites. Au contraire, elle est considérée comme un chemin dur et exigeant, choisi par les rares individus capables de véritablement bénéficier des dons uniques qu’elle peut offrir. Pour le magicien noir, utiliser le Karezza combiné à l’abstinence sexuelle conduit inévitablement à l’acquisition du pouvoir à un degré difficile à décrire, et à un mode d’existence qui pourrait s’avérer réellement indésirable pour certains. Par ailleurs, nous devons considérer ce que le sorcier Don Juan révéla à Carlos Castaneda concernant l’abstinence, à savoir qu’elle serait la meilleure façon d’acquérir et de stocker suffisamment d’énergie personnelle pour s’engager avec succès dans la voie du rêve. Personnellement, je crois que Castaneda était « manipulé » par son professeur suivant ses besoins spécifiques, inhérents à ses propres forces et faiblesses, et que la quantité d’énergie sexuelle personnelle, ainsi que la relation qu’un individu tisse avec le rêve ne regardent personne (voir Dreaming the Labyrinth of Penumbra). Il m’est arrivé de suivre de très longues périodes de célibat, durant lesquelles je consacrais toute mon énergie à la sorcellerie onirique, avant d’atteindre les résultats souhaités grâce à la rupture de cette abstinence lors de relations sexuelles. Ceci est un parfait exemple de tension éthérique accumulée par la concentration de la volonté, qui trouve finalement son accomplissement dans un acte sexuel, puis par l’oubli de l’objectif initial.

Le sperme retenu, comme résultat inévitable de la pratique de Karezza, peut être utilisé principalement de deux façons. Le sperme peut être toujours retenu et libéré naturellement par le corps, grâce à des processus non sexuels tels que la miction régulière, ou bien il peut être rituellement consommé pendant des pratiques de sorcellerie sexuelles, ou utilisé pour oindre des talismans ou nourrir énergétiquement des serviteurs. Les épanchements de sperme physiques au cours d’émissions nocturnes se produisant naturellement ne doivent pas être considérés comme des pertes d’énergie ou de puissance, mais simplement comme la réaction naturelle de l’organisme à une pratique qui interfère avec son fonctionnement routinier. La chose la plus importante à garder à l’esprit est que le sperme ne doit pas être épanché négligemment pendant la durée des opérations magiques. Combien de temps le sperme doit être conservé et de quelle manière il sera finalement libéré est bien entendu déterminé par la nature de l’opération.

Je tiens également à mentionner brièvement les propriétés magiques et l’utilisation du liquide pré-éjaculatoire qui s’accumule durant le Karezza et dans des états d’excitation sexuelle élevée. Du point de vue de la magie noire cette substance est le fruit tout à fait souhaitable de l’énergie accumulée pendant l’excitation sexuelle. Elle doit être utilisée, dans la sorcellerie onirique, pour oindre le centre d’énergie Ajna, ou toute autre zone du corps physique correspondant au / aux chakras concernés, suivant la nature de l’opération. Cette substance claire est le véritable elixir vitae de sorcellerie sombre sexuelle et en raison de sa puissance énergétique, elle peut être très efficacement utilisée dans les travaux de domination vampirique, au cours desquels le magicien noir oint son / sa partenaire sexuelle en certains points de son corps, avant de se livrer à des rapports sexuels vampiriques. Cela permet essentiellement d’« épingler » la victime et de rendre le transfert d’énergie plus facile à réaliser. Bien sûr, dans cette technique, le sorcier doit copuler avec la victime, jusqu’à ce que les deux partenaires aient épuisé toute la force pranique disponible. Après l’opération, le sorcier doit se retirer dans un endroit calme pour faire circuler correctement et stocker efficacement les gains énergétiques. La consommation de ce fluide par le sorcier en conjonction avec une bonne alimentation et une activité physique régulière aura tendance à renforcer le corps et prolonger sa jeunesse, tout en aiguisant ses sens.

Avec le temps, la pratique de Karezza aura pour effet d’« encapsuler » le magicien noir dans un champ bio-énergétique initié par sa propre intention non humaine. Cette coquille autocréée génère une structure imperméable aux influences aléatoires et indésirables provenant des forces entropiques de la réalité consensuelle ordinaire. La formule métaphysique de la magie sexuelle de la Main Gauche coïncide précisément avec la formule 89 de la magie noire. Elle consiste en un éloignement radical du chemin d’évolution perverti de l’homme moderne, en faveur de l’affirmation de la volonté créatrice individuelle du sorcier dans le cosmos. Le magicien noir s’empare de ce qui nous enferme dans une prédestination implicite, en tant qu’êtres humains physiques vivant sur cette planète, afin de maîtriser ces éléments déterminants un par un, tout au long de son chemin, pour finalement les absorber et les détruire. C’est la véritable et sublime signification du pentagramme inversé comme sceau primordial et fondamental de la voie de l’adepte noir.

Cette voie d’inversion, parfois qualifiée de « voie à rebours », est le début de la transformation complète de la conscience et de la nature énergétique de l’individu. L’énergie sexuelle accumulée doit circuler dans tout le corps physique par la respiration et la visualisation. Nos énergies essentielles résident dans les endroits que nous avons, d’une façon ou d’une autre, particulièrement investis, et les déséquilibres énergétiques se manifesteront presque toujours comme des imperfections physiques et des maladies du corps et de l’esprit. Mais, comme le sorcier le sait par expérience, nous devons également considérer le champ plus vaste du corps énergétique, typiquement décrit comme une structure lumineuse en forme d’œuf qui nous enveloppe et se prolonge à quelque distance du moi physique. Cette énergie ne peut être ni créée ni détruite, mais, comme tous les sorciers le savent, elle peut être transférée et transformée.

L’augmentation initiale de l’énergie globale, grâce à l’accumulation d’énergie sexuelle durant le karezza, agit comme un catalyseur et provoque une mutation immédiate dans la façon dont ces énergies se coordonnent. Cette transformation sera généralement accompagnée d’un accroissement des pouvoirs magiques, d’une amélioration des perceptions sensorielles et d’une meilleure maîtrise dans les domaines du rêve et des techniques vampiriques. L’une des capacités que j’ai constaté s’être systématiquement améliorée est la visualisation. Cela semble être toujours le cas, peu importe la destination planifiée pour l’énergie, comme si l’accumulation d’énergie sexuelle liée au Karezza emplissait toutes les zones de puissance du corps et amplifiait leur fonctionnement naturel. Le résultat semble en être, par exemple, une meilleure visualisation dans la zone du chakra Ajna. Je recommande de tenir un journal sorcier spécifiquement consacré à la pratique de cette forme de magie sexuelle, en faisant porter l’accent sur ces modifications, à la fois majeures et subtiles, corrélées à l’augmentation de l’énergie.

L’aspirant adepte doit expérimenter et créer, mais également toujours garder à l’esprit son intention première, afin de garder sous contrôle la puissance de cette pratique. Sans la discipline d’un véritable magicien noir, des déséquilibres énergiques se produiront inévitablement et le sorcier pensera avoir « atteint » son but, uniquement sur la base de pouvoirs résiduels. Comme finalité magique de base, il peut être souhaitable de se concentrer sur le plan physique — le corps et la santé —, en trouvant les meilleurs moyens pour canaliser cette énergie sexuelle dans l’ensemble de son corps, afin de ralentir et inverser l’entropie du vieillissement physique. Une fois de plus, sans santé ni longévité, le magicien noir sera incapable de se prémunir de façon durable contre les effets délétères de l’existence objective et du plan matériel.

Le célibat, en conjonction avec la pratique de Karezza, est une formule fondamentale pour le succès dans toutes les entreprises de magie noire, ainsi qu’un excellent moyen pour les débutants en magie sexuelle sombre d’aborder les futures complexités de cette voie. Cette approche offre une base stable pour passer à d’autres pratiques et un sol tout aussi stable sur lequel revenir par la suite. La clef de la pratique régulière de Karezza est de se détourner de la sexualité, immédiatement après, pour s’investir dans des activités qui ne seront pas liées au sexe. Si le Karezza commence à créer des obsessions sexuelles conduisant à un comportement compulsif, d’une nature ou d’une autre, alors il devra être interrompu. Cela ne signifie pas que le sorcier ne doit pas être aussi créatif qu’il le désire, lorsqu’il s’engage dans cette voie. Tant que la pratique elle-même ne crée pas de dépendance, le sorcier peut explorer autant de chemins pervers qu’il jugera appropriés ; il doit comprendre que la véritable excitation est un art et que se priver de la récompense immédiate de l’extase physique en faveur d’objectifs abstraits est une chose que peu de gens parviennent à accomplir.

Lorsqu’un sorcier se réaligne énergétiquement sur les courants adverses, il est nécessaire qu’il se renforce également en s’appuyant sur les cycles naturels de l’univers, qui ont l’avantage de procurer une sorte de routine, en alignant sa volonté magique avec les phases de la lune et les sabbats annuels traditionnels des Sorcières. Pour débuter un cycle de Karezza, l’Adepte noir choisira de commencer sa pratique lors de la phase croissante de la lune. Ces rites pourront être accompagnés par d’autres travaux cérémoniels et l’adoration de la lune infernale. Aucun orgasme ne sera permis de la lune ascendante à la pleine lune. La puissance pranique accumulée devra, au contraire, être distribuée et circuler uniformément dans tous les centres de pouvoir du corps, afin de renforcer le double onirique ou n’importe quel autre objectif sorcier. La libération orgasmique doit avoir lieu uniquement durant la nuit de la pleine lune et dans un contexte cérémoniel, toute la puissance étant alors dirigée vers un but abstrait. Après la pleine lune, lorsque la lune décroît, aucune forme d’activité sexuelle ne devra être pratiquée, cela incluant toutes les formes d’occupations sexuellement stimulantes. Pendant les phases noires de la lune, la formule 89 doit être abordée dans son sens le plus strict, autrement dit le rejet de l’excitation sexuelle et du plaisir doit être la règle. Cette phase sombre doit être de nouveau suivie d’une phase ascendante de karezza et la mise en œuvre de tensions sexuelles extrêmes. Il convient de préciser ici que le karezza peut être pratiqué avec un /une partenaire, tant que l’orgasme physique est refusé. Bien entendu, la sorcellerie sexuelle vampirique requiert ce type de travail et peut être pratiquée à intervalles réguliers lors des phases croissantes de la lune. Lorsque l’Adepte noir a atteint un certain niveau de compétence avec le système lunaire et s’est correctement aligné sur lui, il peut commencer à considérer les sabbats annuels comme des dates importantes de notre doctrine sombre.

La libération sexuelle, avec pour seul but le plaisir et l’excitation corporelle, doit avoir lieu à des dates spécifiques du cycle annuel. Ces fêtes doivent être correctement planifiées. Elles constituent des moments de débauches consacrés aux puissances sombres, à la déification de soi-même et au désir sans limites. Elles doivent ressembler aux sabbats traditionnels des sorcières et peuvent servir, au sein d’un groupe satanique, au renforcement de l’égrégore sombre de ce groupe. Quatre principaux Sabbats doivent être observés : la nuit de Samhain, c’est-à-dire durant la nuit du 31 octobre au 1er novembre ; la Chandeleur, c’est-à-dire durant la nuit du 1er au 2 février ; Walpurgis, durant la nuit du 30 avril ; et enfin Lammas, durant la nuit du 31 juillet au 1er août. Ces fêtes peuvent être célébrées de n’importe quelle manière stimulante, mais elles doivent avoir lieu en privé, à l’écart des regards des gens ordinaires. L’épuisement complet des sens est l’objectif de ces célébrations, qui ont pour finalité le plaisir individuel et le triomphe des ténèbres sur la lumière. Un grand nombre de participants est recommandé, de même que les caractéristiques d’une bonne fête des Saturnales.

Quatre fêtes d’importance moindre ont lieu la nuit du 22 décembre ; celle du 22 mars ; la nuit du 22 juin ; et celle du 22 septembre. Ces sabbats mineurs correspondent approximativement aux esbats du cycle annuel et doivent être consacrés à des célébrations mineures et à des œuvres de sorcellerie sombre. Ce sont des moments parfaits pour effectuer des travaux, personnels ou en groupe, des fins purement matérialistes et qui peuvent être suivis par des célébrations de la chair et des sens. L’objectif de la sorcellerie abstraite, dans ce contexte, est à la fois l’expérimentation des formes extrêmes d’assouvissement des appétits non ordinaires et le nettoyage énergétique des tensions accumulées lors de l’utilisation des formules sombres, à l’occasion des phases lunaires annuelles. La dernière nuit d’extase doit correspondre à sa date de naissance. J’ai fait mienne l’affirmation d’Anton LaVey selon laquelle son propre anniversaire est la fête la plus importante de l’année, ce qui est en harmonie avec la nature autocentrée de la Voie de la Main Gauche en général. J’ai personnellement réservé ce jour à des jouissances d’une nature strictement privée, suivies d’une nuit de délectation charnelle ; cette journée m’est totalement consacrée, comme symbole et expression de la création volontaire de soi-même. C’est une nuit faite pour se laisser aller et se délecter de ce que l’on a accompli. Toutes ces festivités peuvent être planifiées en fonction des préférences de chacun, mais une fois passées, le magicien noir doit immédiatement reprendre son cycle régulier de Karezza, sans s’en écarter. Ce n’est qu’ainsi qu’il connaîtra le succès avec cette méthode.

©Traduction française par Melmothia, 2016.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.