Érichto – La Pharsale

Œuvre majeure du poète Lucain, De Bello Civili est une épopée latine inachevée retraçant la guerre civile que se livrèrent César et Pompée, entre 49 et 45 av. J.-C. L’ouvrage est plus connu sous son surnom de « Pharsale », du nom de la ville à proximité de laquelle eut lieu la bataille décisive remportée par Jules César le 9 août 48 avant notre ère.

La seconde partie du Livre VI rapporte comment, peu de temps avant cette bataille, le fils de Pompée, Sextus consulte la sorcière Érichto, pour connaître l’issue des combats. Après avoir déterré un cadavre et lui avoir redonné un semblant de vie pour l’interroger, la sorcière thessalienne prédit la mort de Pompée et des Pompéiens. La scène de nécromancie décrite ici par Lucain avec force détails, marqua profondément ses lecteurs, faisant d’Érichto l’archétype de la sorcière noire antique, puis l’une des figures les plus fameuses de l’imaginaire diabolique du Moyen-Âge.

Nous proposons ici la traduction de Jean-Jacques Courtaud Diverneresse, datée de 1836. Mais il existe d’autres traductions de ce texte, dont certaines sont disponibles en ligne, par exemple sur le site de Philippe Remacle : Lucain — La Pharsale — Livre VI.

*

Les deux chefs venaient de camper sur cette terre maudite par les destins. Chaque parti s’agite, il a pressenti que la bataille est prochaine : tout annonce le moment où vont se décider de si grands intérêts. L’esprit pusillanime des uns tremble de toucher à la crise fatale, l’avenir ne leur révèle rien que de funeste. D’autres, et c’est le petit nombre, s’armant de résolution, opposent au péril une âme que partagent l’espoir et la crainte.

Du nombre des lâches était Sextus, cet indigne fils d’un illustre père, qui plus tard fugitif sur les mers de la Sicile, ternit, pirate sicilien, les trophées de famille conquis sur ces mers. Dans sa frayeur, il veut connaître l’arrêt du Destin : plus de retard. C’est un soin qui l’obsède, qui le tue. Mais il ne consulte ni Délos, ni l’antre pythien ; il ne s’enquiert point des présages que rend l’airain de Dodone, cette antique nourrice des hommes, ou s’il est quelqu’un qui sache lire les destinées dans les entrailles des victimes, dans le vol des oiseaux, dans le feu de la foudre, qui sache, comme le Chaldéen, scruter le cours des ases ; s’il est enfin un moyen mystérieux, mais légitime, de consulter le sort. C’est un art abhorré du ciel, c’est la magie qu’il met en œuvre. Il porte ses vœux aux autels redoutés des Furies ; il évoque les Ombres et le dieu de l’Enfer : le malheureux ! il se figure que les Immortels sont trop peu clairvoyants. Ce qui met le comble à son cruel et vain délire, c’est le lieu où il se trouve, c’est le voisinage des femmes de l’Hémus : ces femmes font servir à leurs mystères tout ce qu’il y a de plus monstrueux : leur art, dans ce qu’il ose, passe toute croyance.

Ajoutez que la Thessalie produit dans ses rochers des herbes vénéneuses en abondance ; ses rochers eux-mêmes ont l’intelligence du mystère infernal des enchantements du magicien. Là croissent en foule des simples, capables de faire violence aux dieux : Médée y cueillit des herbes qu’elle n’avait pu trouver en Colchide. Les sacrilèges enchantements de ce cruel peuple de magiciennes rendent attentives les oreilles des dieux, ces oreilles sourdes aux vœux du reste des humains. Seuls, les accents magiques pénètrent au fond des demeures célestes, ils ont la puissance de commander à la volonté des dieux : ni le soin du monde ni le soin des révolutions célestes, rien ne peut les en distraire. Dès que le murmure impie a frappé leurs oreilles, Babylone et Memphis auraient beau déployer tous les secrets de leur magie antique, il n’est pas d’autels que les dieux ne désertent pour celui de la Thessalienne.

Les enchantements des Thessaliennes rendent sensibles des cœurs qui ne devaient jamais aimer : par eux, d’austères vieillards ont brûlé d’un amour que condamnait la raison. Ce ne sont pas les breuvages seulement qui obtiennent cette vertu, non plus que l’hippomanès dérobé au front de la jeune cavale, admise dès-lors à téter sa mère : de simples paroles, sans vestige d’aucun noir poison, suffisent pour jeter l’esprit dans le délire. Deux âmes que ni la sympathie conjugale, ni la douce influence de la beauté n’attirent, un indissoluble nœud magique les enchaîne.

L’ordre périodique de la nature est changé. La nuit, plus lente, diffère l’arrivée du jour ; le fluide céleste n’obéit plus à ses lois éternelles. Â la voix de l’enchanteresse, le monde, emporté dans son cours, reste soudain immobile ; et Jupiter, qui imprime le mouvement aux sphères, est tout étonné que leurs pôles s’arrêtent. La terre est inondée, le plus pur soleil se couvre de nuages, le ciel tonne à l’insu de Jupiter. Aux mêmes accents, l’humide vapeur disparaît du vaste horizon, les nuages sont dissipés. Les vents se taisent et la mer s’enfle ; elle devient calme et silencieuse encore, pendant que le Notus s’agite : les vaisseaux, à pleines voiles, voguent contre le souffle du vent. Le torrent qui tombe du rocher à pic reste suspendu dans sa chute ; le fleuve remonte la pente qui l’entraîne. Le Nil ne voit point déborder ses eaux en été ; le Méandre court droit vers son embouchure ; la Saône accélère la marche devenue paresseuse du Rhône ; les sommets des montagnes s’aplanissent ; l’Olympe n’abaisse plus son regard sur les nuages, et, sans aucun rayon du soleil, les neiges de la Scythie fondent pendant les frimas de l’hiver. La mer, refoulée, lutte contre l’astre qui la pousse et laisse intacte sa rive. La terre elle-même s’ébranle sur le pivot de sa masse immobile ; elle chancelle inclinée hors de son centre de repos ; et, lancé dans l’espace à la voix qui lui imprime le mouvement, bientôt l’immense, l’inerte colosse disparaît, laissant à découvert la vaste étendue du ciel qui se meut autour de lui.

Tous les reptiles venimeux, capables de donner la mort, tremblent devant l’enchanteresse : ce sont autant d’instruments qu’elle fait servir.au trépas. Le tigre altéré de sang, le lion, dans son noble courroux, lèchent et caressent sa main. À son ordre, la couleuvre détend ses anneaux glacés, et, sur le sol couvert de frimas, se dilate et se déploie. Brisés une première fois, les nœuds de la vipère s’assemblent. L’Hémonide souflle le poison de sa bouche, et le serpent tombe expirant.

D’où vient, pour les dieux, ce pénible soin d’obéir aux charmes, aux simples de la magicienne, cette terreur qui leur défend le mépris ? Sous quelle loi, sous quel pacte a-t-elle pu les enchaîner ainsi ? Se plaisent-ils ou sont-ils contraints à obéir ? Est-ce là le prix de quelque grand et mystérieux service ? Cet ascendant, l’exerce-t-elle par quelques secrètes menaces ? Tant d’empire lui est-il acquis sur tous les dieux ? Ou ses charmes n’asservissent-ils que l’un d’entre eux, capable lui-même de forcer le monde à subir l’influence qu’il subit ? Elles parlent, et d’abord les astres sont précipités des hauteurs du pôle ; la lune, dans toute sa sérénité, sous le joug invincible de leurs formules empoisonnées, pâlit, se colore d’un rouge de feu terne, non moins obscur que si la terre lui dérobait l’image fraternelle, ou que son ombre eût éclipsé le flambeau céleste. Et tous ces tourments qu’elle endure sous le charme oppresseur ne cessent que lorsqu’elle vient là, près d’elles, écumer sur l’herbe foulée à leurs pieds.

Ces rites sacrilèges, ces enchantements d’une nation impie, la farouche Erichtho les avait condamnés comme l’œuvre d’une piété trop débonnaire : on la vit porter les secrets de son art à un degré inouï d’horreur. Jamais sa tête sépulcrale ne se montra au sein d’aucune cité, d’aucun foyer domestique : c’eût été se rendre criminelle. Elle habite dans la solitude des tombeaux, dans l’asile solitaire des Ombres, objet cher au dieu de l’Érèbe ! Elle entend ce qui s’agite dans les conseils silencieux des Mânes ; elle connaît les demeures du Styx ; elle s’est initiée aux secrets du sombre séjour. Ni les dieux, ni son existence mortelle, ne peuvent lui interdire ces mystères.

Sur les traits de l’impie se grave une horrible maigreur, inconnue à la sérénité du jour. Empreinte de la pâleur des tombeaux et terrible à voir, cette face s’ombrage de cheveux épais et entrelacés. Un nuage, quelque sombre tempête, dérobent-ils la clarté des astres, alors l’Hémonide sort du fond de la tombe délaissée, et, au sein de la nuit, recueille les feux de la foudre. Ses pas, imprimés sur la terre, brûlent le germe des fertiles moissons ; elle respire, et l’air pur est infecté. Elle n’a point de vœux pour le ciel ; elle n’invoque l’appui d’aucune divinité ; elle ne connaît aucune fibre expiatoire : mais porter aux autels des torches funéraires, brûler l’encens dans des brasiers ravis aux bûchers, voilà ce qu’elle aime.

Aux premiers accents de sa voix, les dieux accèdent à tous les forfaits qu’elle invoque ; ils tremblent de l’entendre redoubler son chant magique. Elle ensevelit les vivants tout pleins encore d’une active existence : les destins leur réservaient de nombreuses années, elle commande à la mort de trancher leurs jours. Changeant l’objet des funérailles, d’autres fois elle exhume les morts, qui se hâtent de quitter leur couche. Elle ravit elle-même du milieu du bûcher les cendres fumantes, les ossements embrasés d’un jeune fils, et jusqu’à la torche que portèrent ses parents. Elle recueille, tout noircis de fumée, les débris du lit funéraire, les vêtements déjà réduits en cendre, les brasiers qui exhalent l’odeur de la chair et du sang.

Mais conserve-t-on dans la pierre ces corps dont on évacua les humeurs, dont on fit durcir les entrailles desséchées, alors son avide fureur s’exerce sur tous leurs membres : elle plonge ses mains dans leurs yeux, elle s’applaudit d’en arracher les prunelles glacées ; elle ronge les pâles excroissances de leurs mains décharnées. Elle brise de ses dents les lacets, les nœuds qui suspendent les grands coupables ; elle déchire, dévore les gibets, mord dans les entrailles qu’a battues l’orage, dans les filaments que le soleil a desséchés. Elle extirpe l’acier cloué dans leurs mains, ramasse le sang corrompu qui suinte sur leurs membres, le virus congelé ; les nerfs résistent-ils à ses dents, elle y reste suspendue. Tout cadavre qui gît sur la terre sans sépulture, est une proie qu’elle court dévorer ; elle est là en tête des bêtes féroces, des oiseaux de proie. Elle n’a garde de lacérer les membres avec le fer ou ses mains, elle attend que les loups en aient fait leur pâture, prête à les arracher de leurs gosiers avides.

Le meurtre ne lui coûte pas davantage, du moment qu’elle a besoin d’un sang qui fume encore, qui jaillisse le premier de la plaie ouverte. C’en est fait du malheureux, si ses sacrifices demandent une chair vive et un cœur palpitant ; elle déchire les entrailles d’une mère et en arrache un fruit prématuré, qu’elle court déposer sur les autels brûlants. Lui faut-il des ombres plus terribles, plus puissantes encore, elle égorge elle-même la victime, dont elle évoque les mânes. Toute mort qui frappe l’homme est à son usage. Elle enlève le duvet de la joue éteinte du jeune adolescent ; de sa main gauche, elle coupe la chevelure à celui qui meurt dans la virilité. Souvent même, dans les funérailles d’un proche, elle se jette sur la dépouille de l’objet cher à son cœur : feignant de lui imprimer un baiser, elle lui tranche la tête, lui desserre la bouche avec les dents ; et, lui mordant la langue restée glacée dans son aride gosier, elle murmure sur ses lèvres éteintes et lui confie les noirs secrets qu’elle adresse aux enfers.

Dès que la renommée a révélé à Sextus l’enchanteresse, il part au milieu de la nuit, à l’heure où le soleil a fourni la moitié de sa course sous notre hémisphère ; il se dirige au travers des déserts. Suivi de ses fidèles compagnons, les ministres de ses crimes, il erre parmi les tombeaux entrouverts, les débris des bûchers ; enfin, ils aperçoivent de loin l’Hémonide assise sur une roche escarpée, du côté où l’Hémus incline son sommet le plus voisin de Pharsale.

Elle méditait des paroles inconnues aux magiciens, aux dieux même de la magie, et formulait de nouveaux charmes pour des usages nouveaux. Craignant que Mars ne portât ailleurs ses pas vagabonds, et que la Thessalie ne fût privée de tout le carnage qui s’apprêtait, elle versait ses charmes, ses abominables poisons, sur les champs de Philippes, leur enjoignant de fixer chez eux le théâtre de la guerre : elle avait à cœur d’hériter de cette ample moisson de trépas, de disposer du sang de l’univers. Elle espère mettre en pièces les cadavres des rois tombés dans la mêlée, recueillir à son profit les cendres de l’Hespérie, les ossements des nobles Romains, posséder de si glorieuses ombres. Elle brûle, elle s’occupe uniquement de savoir quel lambeau elle pourra ravir de la dépouille de Pompée, quels membres elle arrachera à César.

Le lâche fils de Pompée l’aborde, et lui parlant le premier : « Ô toi, la gloire des Hémonides! toi qui peux révéler aux peuples leurs destins, ou changer dans son cours l’avenir, permets, je t’en supplie, que j’apprenne à des signes certains, quels succès la Fortune réserve à mes armes. Je ne suis pas le moins considérable d’entre les Romains : tu vois le noble fils de Pompée, le maître du monde ou l’héritier de son désastre. Mon esprit s’alarme dans l’incertitude, il s’arme de résolution contre les périls certains ; fais que le malheur ne vienne pas m’accabler soudain ; force les dieux à s’expliquer, ou, au défaut des dieux, sache la vérité des Mânes ; qu’à ta voix s’ouvre le séjour de l’Élysée ; évoque la Mort et contrains-la de t’apprendre quelles victimes elle s’est choisies parmi nous. C’est un soin assez important, pour tes intérêts mêmes, que de savoir ce qu’ordonne le sort d’aussi grands destins. »

L’impie Thessalienne s’applaudit de voir son nom devenu si célèbre. Elle répondit à Sextus : « S’il s’agissait de moins grands destins, il me serait facile, jeune homme, de forcer les dieux, eu dépit d’eux-mêmes, d’accomplir ce que tu demanderais. Il est accordé à mon art de prolonger une vie dont les astres pressent la fin. Voulussent-ils, quels qu’ils soient, prolonger une existence jusqu’à l’extrême vieillesse, avec nos herbes, nous en interrompons le cours. Mais il est une chaîne qui lie, dès l’origine du monde, les grandes révolutions, et l’ordre universel est ébranlé, si l’on prétend y rien changer. Le monde est sous le coup d’un même destin : alors, nous l’avouons, nous toutes, magiciennes de Thessalie, la fortune l’emporte sur nous.

Te suffit-il de pénétrer l’avenir, mille routes faciles te seront ouvertes pour arriver à la vérité. La terre, l’air, le chaos, les mers, les campagnes, les rochers du Rhodope, tout va prendre la parole. Mais il est un prompt moyen : puisqu’un récent carnage nous offre des morts en abondance, hâtons-nous d’en enlever un qui conserve un reste de chaleur de vie, dont la bouche rende des sons bien distincts. N’attendons pas que, ses fibres une fois desséchées, l’ombre du mort ne murmure à nos oreilles que de confuses paroles. »

Elle dit, et redoublant par son art les ténèbres de la nuit, la tête enveloppée d’un nuage impur, elle parcourt le champ où gît la foule des morts restés sans sépulture. Soudain, les loups fuient et avec eux les oiseaux de proie, qui, avant d’être repus, se hâtent de détacher leurs griffes pendant que la Thessalienne choisit le prophétique cadavre, et que, scrutant les entrailles glacées, elle rencontre une fibre qui, roide, intacte encore dans le poumon, articule quelques accents. Son choix tient en suspens les destins d’une multitude de morts : quel est celui qu’elle va rendre à la lumière ?

Si elle eût voulu relever à la fois tous ces bataillons couchés dans la poussière, et les rendre aux combats, la loi de l’Erèbe aurait dû fléchir ; et, par un prodige supérieur à tout, on aurait vu rangé en bataille un peuple entier sorti des gouffres de l’Averne. Enfin le choix est fait : elle passe une courroie dans le gosier ; au lacet funéraire elle enchâsse un croc ; puis elle traîne au travers des rochers, des écueils, la dépouille du malheureux destiné à revivre : elle la dépose dans l’antre creux d’une montagne, au fond d’un immense rocher que l’infernale magicienne condamne à être le témoin de ses mystères.

La caverne plonge dans l’abîme, non loin de l’obscur royaume de Pluton. Au-dessus, une pâle et sombre forêt la presse de son feuillage courbé vers la terre, et dont la cime ne regarde jamais le ciel : c’est le taxus impénétrable aux rayons du jour. Au fond règnent de croupissantes ténèbres ; les parois, dans cette nuit éternelle, sont imprégnées d’une pâlissante moiteur. Il n’y pénètre jamais d’autre clarté que celle qu’y font éclore ses enchantements. Non, l’air n’est pas aussi lourd dans les gouffres du Ténare, sur les mornes confins de l’empire des morts et de notre monde. Les puissances du Tartare ne craindraient pas d’y envoyer les Mânes. Car, bien que l’Hémonide fasse violence aux destins, on ne sait trop si des bords du Styx elle y évoque les Ombres, ou si elle n’y descend pas elle-même. Elle se montre vêtue d’un voile où se mélangent les couleurs, ainsi que les Furies : puis écartant ses cheveux, sa figure se découvre : dans ses tresses hideuses s’entrelacent des guirlandes de serpents.

Dès qu’elle a vu les compagnons de Sextus et Sextus lui-même, pâles, tremblants et le regard fixé vers la terre : « Bannissez, dit-elle, les craintes qui agitent votre cœur : ce corps, rendu à la vie, va reprendre ses traits naturels : les plus timides pourraient sans frayeur l’entendre. Eh ! lorsque je pourrais vous montrer les lacs du Styx, les bords où le Phlégéthon roule ses ondes enflammées ; lorsqu’ici, sous mes yeux, je puis faire apparaître les Euménides, Cerbère secouant sa crinière de serpents, les Géants enchaînés, lâches, que craignez-vous à l’aspect de Mânes tremblants eux-mêmes ? »

Alors, faisant sur la poitrine du mort de nouvelles incisions, elle y verse un sang plein de chaleur ; elle nettoie ses intestins et y fait circuler des flots de l’écume lunaire. Elle y mêle tout ce que la nature fournit de plus violents poisons. Ni l’écume du chien qui a l’onde en horreur, ni les viscères du lynx, ni la noueuse épine de l’hyène, ni les entrailles du cerf qui s’est repu de serpents, rien ne lui manque. Joignez-y et le rémora qui, en pleine mer, retient les vaisseaux, pendant que l’Eurus enfle les voiles ; et les yeux du dragon et cette pierre sonore qui fut calcinée sous la couvée de l’aigle ; et le serpent ailé des Arabes, et, dans la mer Rouge, la vipère gardienne de sa conque précieuse ; et l’enveloppe que dépouille, tout vivant, le céraste de Libye, ou la cendre du phénix, qui se brûle lui-même, sur l’autel, chez les peuples d’Orient.

Quand elle y a mélangé de vils et trop célèbres poisons, des herbes infectées par ses noirs enchantements, des simples sur lesquels elle souffla, à leur naissance, le fiel de sa bouche, et tous les genres de venin dont elle-même dota le monde, alors sa voix, plus puissante que tous les philtres pour évoquer les dieux de l’enfer, ne fait d’abord entendre qu’un murmure confus et qui n’a rien de la voix humaine : c’est tout ensemble l’aboiement du chien, le hurlement du loup ; c’est le cri lugubre de la chouette, le cri nocturne et plaintif du hibou ; c’est le rugissement du lion mêlé au sifflement du serpent ; c’est le bruissement du flot qui se brise contre l’écueil ; c’est le mugissement de la forêt, et le fracas du tonnerre qui sillonne la nue. Tous ces sons divers se confondent en un seul. Mais bientôt sa voix rend des accents distincts dans son chant magique, et ces paroles descendent au gouffre du Tartare :

« Euménides, et vous crimes et tourments du Tartare ; et toi, Chaos, toujours avide d’engloutir des mondes sans nombre ; et toi, monarque des enfers, que tourmente pour jamais ton immortalité, Styx, champs Elysiens refusés à l’Hémonide ; et toi, qui, pour les enfers, as quitté le ciel et ta mère, Proserpine, toi, le dernier emblème de notre triple Hécate, par qui j’entretiens un commerce secret avec les Mânes ; et toi, gardien du vaste empire, qui jettes à Cerbère nos entrailles pour apaiser ses fureurs ; et vous, Parques, qui briserez une fois encore le fil que je vais renouer ; et toi, nocher du brûlant Phlégéthon, triste vieillard, las, sans doute, de repasser les Ombres que j’évoque, entendez tous ma prière : si je vous parle ici d’une bouche assez criminelle, assez impure ; s’il ne m’arrive jamais d’entonner ces chants magiques, sans m’être repue de fibres humaines ; si plus d’une fois je vous présentai les flancs tout sanglants d’une mère avec son enfant ; si, sur l’autel, dans les bassins où ils vous étaient offerts, j’aspergeai des flots d’une cervelle palpitante, la tête, les chairs disséquées de l’innocent qui allait recevoir le jour, accomplissez mes vœux. Nous ne demandons pas une ombre dès longtemps enfermée dans l’antre du Tartare et habituée à vos ténèbres ; celle que j’évoque, à peine a-t-elle quitté la lumière : elle descend, elle n’a pas franchi le seuil du pâle séjour. Rendue à mes charmes, elle ne verra qu’une fois l’empire des Mânes. Que l’ombre d’un soldat qui naguère fut à nous, instruise donc le fils de Pompée des destins de son père, si la guerre civile a du prix à vos yeux. »

À ces mots, elle redresse sa tête, sa bouche écume : Elle voit debout devant ses yeux l’ombre du cadavre qui gît à ses pieds. Cette ombre tremblante à la vue de ces membres inanimés, et qui lui font horreur, frémit de s’enfermer dans son antique prison. Elle s’épouvante à l’idée qu’il faut rentrer dans cette poitrine ouverte, dans ces viscères, dans ces fibres que la mort a mutilées. L’infortuné ! on lui enlève le dernier bienfait du trépas, seul avantage entre toutes ses misères, celui de ne pas mourir.

Erichtho s’étonne que l’enfer soit si lent à lui obéir. Elle s’irrite contre la Mort, et d’un fouet de couleuvres vivantes elle frappe le cadavre immobile. Au travers des fentes qui s’ouvrent à ses charmes, elle hurle au fond des enfers et interrompt le silence du sombre empire.

« Tisiphone, et toi, Mégère, qui t’émeus fort peu de mes cris, vous ne chassez pas, armées de vos fouets vengeurs et au travers des espaces de l’Erèbe, cette âme rebelle ! Tremblez que je ne vous évoque sous vos vrais noms ; que rendues à la lumière, à votre forme canine, je ne vous ravisse vos honneurs du Styx ! Je vous poursuivrai à travers les bûchers, à travers les funérailles, l’œil constamment sur vous ; je vous chasserai des tombeaux, je vous écarterai de toutes les urnes. Et toi qui, pour te produire au ciel, revêts chaque fois des traits mensongers, qui ne sont pas les tiens, Hécate, je te produirai, moi, aux regards des dieux avec ta face pâle et livide ; je t’empêcherai de dépouiller celle que tu as dans les enfers. Je dirai au monde quel appât te retient dans les profondes cavités de la terre, toi qu’on nomme Ennéa ; je dirai sous quelles lois tu t’es livrée au monarque des sombres bords, et que Cérès, après ton infamie, ne voulut pas te rappeler. »

« Et toi, qui, dans le partage du monde, n’obtins qu’un détestable empire, tremble que je n’entr’ouvre les voûtes infernales, que je n’y fasse pénétrer les clartés du soleil, que tu ne sois frappé soudain de flots de lumière. M’obéissez-vous ? ou faudra-t-il que j’appelle celui dont la terre n’entend jamais prononcer le nom sans frémir ; celui qui d’un œil assuré regarde en face la Gorgone, qui de son fouet châtie Erinnys toute tremblante, qui tient son empire dans ces abîmes du Tartare où votre œil ne plongea jamais ; celui qui est pour vous ce que vous êtes pour les humains, qui seul peut se parjurer en invoquant le Styx ? »

Elle dit : une chaleur soudaine pénètre le sang du cadavre ; ce sang va raviver ses blessures et circule dans toutes ses veines : sous le cœur glacé, aussitôt la fibre fait vibrer ses pulsations, et la vie, s’insinuant dans ces membres qui en ont perdu l’usage, se mêle avec la mort. Alors on voit s’agiter tous les organes ; les nerfs se tendent ; le cadavre ne se lève pas lentement appuyé sur ses membres : d’un bond la terre le repousse ; il est sur ses pieds. Ses yeux s’ouvrent au travers de la paupière. Ce n’est pas encore un vivant, c’est l’image d’un moribond. Il conserve de la raideur, de la pâleur dans les traits ; il est tout étonné de se retrouver au monde. Sa bouche close ne rend aucun son : il n’a de voix, de langue, que pour répondre à l’enchanteresse.

« Dis-moi, lui dit-elle, ce que je te commande : à ce prix, tu peux compter sur une grande récompense ; car, si tu dis vrai, je t’exempte pour l’éternité d’obéir aux évocations des Hémonides. Je construirai ton tombeau, je composerai ton bûcher de telle sorte, à l’aide de mes enchantements, que ton ombre restera sourde désormais à toutes les évocations. Tu n’auras pas à regretter d’avoir revu la lumière : il n’est point de paroles, il n’est point d’herbes qui s’avisent de troubler pour toi l’éternel sommeil du Léthé, dès que je t’aurai rendu à la mort. Les trépieds sacrés, les oracles des dieux se plaisent à voiler leurs réponses. On est sûr de savoir la vérité quand on s’adresse aux Mânes : et celui qui se sent du cœur ne s’intimide pas des réponses de l’inflexible Mort. Ne ménage donc rien, je t’en supplie ; dis de leurs noms les choses, les lieux : que tes accents soient les accents du destin qui s’entretient avec moi. »

Elle ajoute à sa prière un charme qui instruit l’ombre de tout ce qu’elle veut savoir d’elle. Triste, et les yeux baignés de larmes, le cadavre s’exprime ainsi : « Je n’avais point examiné les trames douloureuses des Parques, quand tu m’as rappelé du séjour du silence. Mais ce que j’ai pu savoir de la bouche de toutes les Ombres, c’est qu’une effroyable discorde agite les Mânes romains, et que leurs armes impies ont troublé le repos des enfers. Parmi les chefs, les uns ont quitté les champs Élysiens ; les autres, de leur côté, ont forcé la barrière du morne Tartare : ce sont eux qui ont révélé ce que les destins préparaient. Les Ombres heureuses paraissaient consternées. J’ai vu les Decius, qui l’un et l’autre firent à la victoire le pieux sacrifice de leur vie, et Camille et les Curius pleurer sur le malheur de Rome. J’ai vu Sylla, l’heureux Sylla, se plaindre de tes retours, ô Fortune ! Scipion donne des larmes à l’infortune de son fils prêt à périr sur la terre de Libye. Le vieux Caton, l’ennemi de Carthage, déplore la destinée de son petit-fils, qui ne se condamnera pas à vivre sous un maître. Toi seul, noble consul, le premier qui expulsas nos tyrans, ô Brutus ! nous t’avons vu le front rayonnant au milieu des âmes pieuses. Brisant sa chaîne qui vole en éclats, le farouche Catilina s’applaudit, et avec lui les cruels Marius et l’insensé Cethegus. J’ai vu se réjouir les Drusus, ces grandes idoles populaires, et les Gracques, hardis novateurs dont le zèle, en fait de lois, ne connut aucun frein. Chargées de chaînes éternelles, et au fond des étroites prisons du dieu de l’enfer, leurs mains ont fait entendre des applaudissements : la troupe coupable demande qu’on lui ouvre les champs des justes. Le monarque du sombre empire fait élargir les barrières du pâle séjour ; il apprête des roches aiguës, des chaînes de diamants des supplices pour le vainqueur. Emporte avec toi cette consolation, jeune homme ! sache que les Mânes fortunés attendent au milieu d’eux ton père et les siens. Ils leur réservent une place dans la plus sereine portion de l’enfer. Qu’il n’envie point à son rival la gloire de lui survivre quelques courts instants. Bientôt viendra l’heure qui confondra tous les rivaux chez les morts. Hâtez-vous de mourir ; de vos humbles bûchers descendez y fiers de vos grandes âmes, et foulez aux enfers l’orgueil de tous ces dieux de Rome. Quel est celui dont le Nil, dont le Tibre baignera la tombe, voilà ce qui s’agite ; on ne dispute que sur les funérailles. Toi, ne demande pas ton destin. Les Parques te l’apprendront sans que je te l’annonce. Plus sûr que tous les oracles, ton père te le révélera dans les champs de la Sicile. Mais il ne saura lui-même où il doit t’appeler, d’où il doit t’éloigner ; quelles plages, quels climats tu dois chercher ou fuir. Malheureux ! redoutez l’Europe et l’Afrique et l’Asie. La Fortune distribue vos tombeaux ainsi qu’elle distribua vos triomphes. Déplorable famille ! tu n’as pas, dans tout l’univers, d’asile plus sûr que les champs de Pharsale ». Dès qu’il a révélé ces destins, il se tient immobile, le regard fixe et morne : il redemande la mort.

Il faut que l’enchanteresse ait une fois encore recours aux herbes, aux formules de son art : il ne saurait mourir autrement. Les destins ne peuvent rien sur son âme : ils ont épuisé leurs droits. Alors elle assemble de nombreux faisceaux de bois, elle construit un bûcher : le mort vient s’y placer lui-même. Quand elle y a mis le feu, elle s’éloigne et le laisse mourir enfin. Elle accompagne Sextus au camp de son père ; et, comme le ciel se colorait déjà des feux du jour, pour que le fils de Pompée et sa suite pussent regagner en toute sûreté leurs tentes, elle ordonne à la nuit d’épaissir ses ombres et de retarder le jour.

*

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Sextus Pompeius consulting Erichtho before the Battle of Pharsalia,

John Hamilton Mortimer, 1760.

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