Introduction au Gnosticisme | Rat Holes 2

Introduction au Gnosticisme

Par Melmothia

Cet article est un résumé de l’essai “Erreur de Genèse”, rédigé pour le webzine KAosphOruS. Il nous a semblé intéressant de le publier sur ce site, car le Satanisme contemporain a été fortement influencé par les doctrines du Chaos Gnosticisme ou Satanisme Anti-cosmique, un courant qui consiste à mêler Satanisme Traditionnel et Gnosticisme Antique. Voici donc une brève introduction aux principaux concepts de ce dernier, nous consacrerons un article au Satanisme Anticosmique ultérieurement. 

*

Gnose et Gnosticisme

« Vous êtes immortels depuis le commencement, vous êtes enfants de la vie éternelle et vous voulez vous partager la mort, afin de l’épuiser et de la dissoudre et que la mort meure en vous et par vous. Car, lorsque vous dissolvez le Cosmos sans être dissous vous-mêmes, vous dominez la création et la corruption entière » – Valentin

Les premiers siècles de notre ère virent l’émergence de mouvements que leurs détracteurs qualifièrent de gnostikoï, un terme grec issu de gnôsis signifiant « connaissance ». Ces courants, qui apparurent simultanément en diverses régions du bassin méditerranéen, empruntaient aux Mystères antiques, en les colorant de platonisme, hermétisme, judaïsme, etc.

Emboîtant le pas aux hérésiologues qui traitaient de gnostikoï tout ce qui leur déplaisait, les historiens se sont essayés à l’exercice de trouver des points communs à ces mouvances. Cependant, examinées de près, les « constantes » mises en évidence concernent tout autant l’ensemble des chapelles qu’aucune en particulier. Nous ferons cependant semblant d’y croire, sous peine de devoir présenter chaque tendance une par une, ce qui gonflerait ce billet de quelques centaines de pages, mais surtout rendrait caduque le terme générique gnosticisme. Cet article pourrait alors se réduire à : « le gnosticisme est une pure invention d’historien, rien de tel n’a jamais existé ». Or, les deux postures, l’amalgame comme l’émiettement, sont également inconfortables et tout aussi artificielles.

L’embarras s’étend naturellement à l’origine du courant. Les historiens ont infructueusement sillonné toutes les directions, avec une préférence pour l’hellénisme. Ces mouvements sont-ils d’origine grecque, iranienne, égyptienne, syrienne ou juive ? Sont-ils antérieurs au christianisme ou en sont-ils des rejetons difformes ? Les débats restent, à ce jour, ouverts.

S’ajoute un autre problème : au fil du temps, les appellations « gnose » et « gnostique » ont été accolées à toute religion ou doctrine faisant une place de choix à la connaissance. Ioan Couliano commentera ironiquement : « Autrefois je croyais que le Gnosticisme était un phénomène bien défini de l’histoire des religions de l’antiquité tardive […]. J’ai vite appris cependant que j’étais en fait naïf. Non seulement la Gnose était gnostique, mais les auteurs catholiques étaient gnostiques, les néoplatoniciens aussi, la Réforme était gnostique, le communisme était gnostique, le nazisme était gnostique, le libéralisme, l’existentialisme et la psychanalyse étaient également gnostiques, la biologie moderne était gnostique, Blake, Yeats, Kafka, Rilke, Proust, Joyce, Musil, Hesse et Thomas Mann étaient gnostiques. D’interprètes faisant autorité sur la Gnose, j’appris en outre que la science est gnostique, et que la superstition est gnostique ; que le pouvoir, le contre-pouvoir et le manque de pouvoir sont gnostiques ; que Freud est gnostique et Jung est gnostique ; toute chose et son contraire sont également gnostiques » [1].

En 1966 se tint à Messine une conférence de savants résolus à clarifier la question. À rebours de la tradition historique, les participants du colloque choisirent d’adopter le barbarisme « gnosticisme » pour remplacer le mot « gnose » ; on désigne désormais par gnosticisme : « un groupe particulier de systèmes du début de notre ère ». Autrement dit, dans cet article, on parle bien de gnosticisme et non de gnose.

Un dernier obstacle attendu est celui des sources. Pendant longtemps, les gnostiques ne furent connus que par leurs adversaires qui présentèrent ces courants comme des perversions du christianisme. Peuvent être cités : Irénée de Lyon, Tertullien, Hippolyte de Rome, Origène, Clément d’Alexandrie, Saint-Augustin, Plotin, etc. Puis, en 1945, à Nag Hammadi, en Haute-Égypte, des bergers tombèrent sur une jarre contenant des codex en langue copte datant du 4e siècle. Ces manuscrits, aujourd’hui conservés au musée du Caire, sont loin de former un tout homogène et posent de sérieux problèmes d’interprétation, mais ont néanmoins fait avancer la connaissance de ces mouvements.

Bravant l’inévitable brouillard qui résulte de ces écueils, nous avons choisi de présenter le gnosticisme à partir de ces fameuses constantes, aujourd’hui très discutées et, dans la foulée, de montrer que l’agrégat « gnosticisme chrétien », revenu très à la mode, est une aberration. Les idées gnostiques se rapprochent davantage de ce que la modernité appellerait un luciférianisme.

Le Démiurge

Plotin définit les gnostiques comme : « Ceux qui disent que le Démiurge de ce monde est mauvais et que le Cosmos est mauvais » [2]. De son côté, Pacôme Thiellement écrit : « Simon le Magicien, Basilide, Valentin, Marcion, les Ophites, les Sethiens, tous diffèrent, mais ont néanmoins en commun l’image de ce monde comme celle d’un ratage – une prison de mort construite par un démiurge fou et mauvais, un dieu inférieur » [3].

Ce démiurge peut être foncièrement malveillant ou simplement maladroit. Certains groupes l’assimilèrent à Jéhovah. C’est, par exemple, le cas de Basilide ou encore de Marcion, dont les thèses opposent le dieu de colère de l’Ancien Testament (Sabaoth, le Dieu des armées) au Dieu d’amour des Évangiles. Chez les séthiens et d’autres, il sera appelé « Ialdabaoth » (fils du chaos). Dans le traité intitulé Les origines du monde (NH II, 5), on peut ainsi lire : « Ialdabaoth exulta et se pavana à la vue de tout ce qui se trouvait sous lui, et il dit : C’est moi qui suis Père et Dieu, et il n’est personne au-dessus de moi. Mais la mère, en entendant ces paroles, lui cria : Ne mens pas, Ialdabaoth, car au-dessus de toi il y a le Père de toutes choses ou Premier Homme, ainsi que l’Homme fils de l’Homme ».

Prises au piège par la création du démiurge, les âmes humaines sont en proie au tourment et à la solitude. Le gnostique, exilé sur terre et « étranger » au monde, va chercher un moyen de retrouver le « vrai » Dieu. Mais hélas, celui-ci, lointain et inconnaissable, se préoccupe fort peu du sort d’un univers qu’il n’a pas créé. Les gnostiques auront d’ailleurs tendance à l’évoquer sur le mode de l’apophatisme ou théologie négative : « Basilide place une Divinité si inconcevable qu’on ne peut même pas dire qu’Elle est : c’est « le Dieu qui n’est point ». Dire de Dieu qu’il est inexprimable, ce serait encore dire de lui quelque chose : Dieu est tellement supérieur à tout, que la notion d’existence que l’homme peut concevoir, ne peut lui être appliquée » [4].

Les sphères

Dans les représentations inspirées du gnosticisme, notre terre sera souvent montrée comme surplombée ou entourée par ce plan céleste, les deux espaces étant séparés par un trait ou une sphère soulignant la limite : « Les gnostiques se sont emparés de la vieille doctrine astronomique des sphères de cristal tournant autour de la terre ; s’emparant de cette conception des astronomes et astrologues de l’antiquité, les gnostiques chrétiens considèrent ces sphères comme des obstacles infranchissables pour l’âme qui essaie de s’évader du monde : aux portes creusées dans chacune des sept sphères sont postés des gardiens inexorables, les Archontes, « princes » du cosmos. Les dieux planétaires chaldéens sont devenus des puissances mauvaises qui instaurent dans le monde une fatalité rigoureuse : les sept planètes sont des divinités malfaisantes qui cherchent à nuire aux hommes. Les puissances qui régissent les révolutions astrales imposent, au kosmos, une nécessité inflexible et fatale : et loin d’accepter le destin, les gnostiques se révoltent contre lui, aspirent à s’en libérer » [5].

Ptolemaicsystem-small

Les sphères célestes, Cosmographie, Peter Apian, Antwerp, 1539.

Les émanations

Pour expliquer comment le Dieu parfait a pu engendrer un cosmos imparfait, les gnostiques vont prendre des détours : ils parleront d’ « émanations » et fileront des cosmogonies complexes. Dans la doctrine valentinienne, on apprend que Dieu a émané des couples d’essences éternelles appelées Éons dont l’ensemble forme le Plérôme [6]. Ce Plérôme, bien qu’issu de Dieu, en demeure séparé. Or, la partie féminine du dernier des éons, Sophia a voulu rejoindre Dieu, mais a échoué. Elle a alors donné naissance à une image imparfaite de Dieu, le Démiurge. Celui-ci créera le kénôme (le « vide »), c’est-à-dire notre monde.

Les cosmogonies gnostiques décrivent ainsi tout une population d’éons formant des  tétrades, ogdoades et décades,  auxquelles s’ajoutent les puissances créées par le démiurge pour cloîtrer les hommes : « Tous les anges des Éons, leurs Archanges, leurs Archontes, leurs Dieux, leurs Seigneurs, leurs Dominations, leurs Tyrans, leurs Forces, leurs Étincelles, leurs Astres, leurs Invisibles, leurs Pères antérieurs, leurs Trois-fois-puissants » [7]

Cette complexité a une raison d’être. Comme le souligne Serge Hutin à propos de la cosmogonie valentinienne : « en posant des intermédiaires entre Dieu et le cosmos, Valentin veut résoudre le problème du mal par une cosmogonie émanationniste », autrement dit les gnostiques s’efforcent de repousser l’apparition du mal le plus loin possible de Dieu et diluer, pour ainsi dire, sa responsabilité : « au Dieu « extramondial », invisible et inconnaissable, pur esprit reposant en lui-même, s’oppose la matière terrestre, visible, soumise à une incessante transformation. Il est le bien parfait, elle est le mal absolu. Entre ces deux extrêmes, la pensée gnostique tente de découvrir un rapport. Comment le Dieu bon a-t-il bien pu produire ce monde mauvais ? La réponse sera fournie par le processus de la création. Ce processus consiste dans un développement qui conduit de plus en plus loin de lui » [8].

Ces puissances émanées, toujours hiérarchisées, vont généralement par couples (syzygie, c’est-à-dire : réunion, conjonction). Ainsi, dans la doctrine de Ptolémée, un disciple de Valentin, ayant vécu durant la seconde moitié du 2e siècle, Abîme ensemence sa compagne Silence qui donne naissance à Intellect, également appelé Monogène, et à Vérité. De cette Tétrade fondamentale naîtra l’Ogdoade, Monogène engendrant à son tour Logos et Vie, qui donnèrent eux-mêmes naissance à Homme et Église. « Or, tous ces Éons, rapporte Irénée de Lyon, voulant à leur tour glorifier le Père par quelque chose d’eux-mêmes, firent des émissions en syzygie. Logos et Vie […] émirent dix autres Éons […] : Bythios et Mixis, Agèratos et Henôsis, Autophyès et Hèdonè, Akinètos et Syncrasis, Monogenès et Makaria […]. L’Homme, lui aussi, avec l’Église, émit douze Éons : Paraclètos et Pistis, Patrikos et Elpis, Mètrikos et Agapè, Aeinous et Synesis, Ekklèsiastikos et Makariotès, Thelètos et Sagesse » [9].

Les mythes d’ordre sexuel, hiérogamiques, joueront un rôle important dans les cosmogonies gnostiques et c’est généralement la partie féminine de l’une des syzygies qui connaît le sort funeste de s’égarer dans la matière. Féminine est également la première extériorisation de Dieu ; selon les systèmes, elle sera appelée Sophia, Énnoia, Barbelô, etc. : « On retrouve dans la gnose le culte de la Femme divine, de la Mère, de l’éternel féminin : c’est la « voie » entre Dieu et le monde ; elle peut tomber dans le monde, mais elle peut aussi le sauver. Certains gnostiques n’hésitent pas à faire de la Mère, assimilée au Saint-Esprit, la troisième hypostase de l’Absolu manifesté : c’est Dieu-la-Mère, Sophia, Notre-Dame-le-Saint-Esprit ; elle est aussi le Paraclet, Celle-qui-doit-venir » [10].

La Gnose

« La gnose permet de connaître ce que nous fûmes et ce que nous sommes devenus ; où nous étions, où nous avons été jetés ; où nous allons et d’où nous vient le rachat ; quelle est la naissance et quelle est la renaissance » – Théodote

Pour se libérer, l’adepte a besoin de la « gnose », c’est-à-dire de la révélation de sa nature véritable, unique moyen permettant la libération de l’étincelle divine contenue en lui, qui doit être reconnue et pour ainsi dire, localisée : « Au cours d’une illumination qui est régénération et divinisation, l’homme se ressaisit dans sa vérité, se ressouvient et reprend conscience de soi, c’est-à-dire du même coup, de sa nature et de son origine authentique […]. La gnose salvatrice permet à l’âme humaine d’entrevoir la fin de son asservissement aux ténèbres : elle pourra remonter, de ciel en ciel, jusqu’à la lumière dont elle était jadis partie intégrante. La gnose est réminiscence : elle rappelle à l’élu ce qu’était sa nature primitive ; elle lui fera reconquérir sa condition supra-matérielle et supra-temporelle » [11].

Cette prise de conscience passera par des révélations successives, des rites initiatiques et des liturgies – assez mal connues des historiens -, des études de texte, l’exégèse de mythes, parfois des « livres des morts » dévoilant des mots de passe, des sceaux ou des signes pour se diriger dans l’au-delà, mais surtout, elle doit être vécue de l’intérieur : « La gnose – symbolisée par un feu illuminateur et générateur -, arrache l’âme de l’élu au sommeil épais où elle était plongée : d’où l’emploi de méthodes d’entraînement spirituel destinées à engendrer des états spéciaux de conscience et de supra-conscience. Pourtant, la gnosis est – une fois qu’elle est atteinte – une connaissance totale, immédiate, que l’individu possède toute entière ou n’a pas du tout ; c’est la « connaissance » en soi, absolue, qui embrasse l’Homme, le Cosmos et la Divinité. Et ce n’est que par cette connaissance – et non par la foi ou par les œuvres – que l’individu peut être sauvé » [12].

Comme dans la plupart des ésotérismes, l’origine de cette connaissance et sa révélation à l’homme seront attribuées à des êtres mythiques, des anges ou des dieux. Certaines écoles gnostiques évoquent également un « sauveur », un intermédiaire capable de tromper la vigilance des Archontes et montrer la voie aux humains.

Les élus

Car tout le monde ne peut pas être sauvé à égalité. La gnosis, enseignement secret réservé aux initiés, sera volontiers opposée à la vulgaire pistis (la foi) des fidèles. Les écoles gnostiques ont tendance à diviser l’humanité en trois types :

– Les « hyliques ». Attachés à la matière, ceux-là sont destinés à périr corps et biens. Le Tractatus Tripartitus précise qu’issus du néant, ils retourneront au néant.

– Les « psychiques » ont la possibilité d’être sauvés.

– Les « pneumatiques ». Par nature spirituels, une fois libérés de la matière, ils pourront accéder à la conscience suprême.

Dans certains courants, seuls les élus purifiés par la gnose pourront jouir de la vie éternelle, mais la majorité des doctrines a néanmoins à cœur de laisser leur chance aux hyliques et prêchent donc la réincarnation, que le manichéisme appelle « transvasement », l’un des but étant d’évidemment d’y échapper.

Le temps est d’ailleurs le grand ennemi désigné des gnostiques : « Le temps, qui est en soi, insuffisance, est né d’un désastre, d’une « déficience », de l’effondrement et de la dispersion dans le vide, dans le kénôma, d’une réalité qui existait auparavant, une et intégrale, au sein du plêrôma, de la « plénitude » ou de l’Aiôn, de l’Éternité… Aussi le gnostique n’aspire-t-il qu’à être délivré du temps, établi ou rétabli hors de tout devenir, dans l’état qu’il suppose avoir été le sien à l’origine : dans la stabilité et la vérité du plérôme, de l’Aiôn, de l’être éternel, de son être plénier » [13]. Le thème de la chute dans le temps, opposé à l’immortalité de l’âme, sera un leitmotiv obsessionnel des écrits gnostiques.

Dans certains cas, le salut est personnel, dans d’autres il passe par une eschatologie générale, autrement dit la destruction de l’univers. Les doctrines gnostiques se caractérisent, à des degrés divers, par ce que l’historien Hans Jonas a nommé un anticosmisme, parfois accompagné d’un antisomatisme – rejet du corps et de la vie – comme dans la religion cathare. Dans certains groupes, la procréation sera même interdite ou fortement déconseillée, car il serait malvenu d’enfermer de nouvelles âmes dans le kénôme.

Gnose et Christianisme

« Dans la gnose, un seul protagoniste est mis en scène, sous des déguisements différents : l’âme. Dévoyée dans le monde, prostituée, plongée dans la torpeur et l’oubli, elle est secourue, au terme d’une angoissante recherche de soi, par un envoyé céleste, son fiancé d’antan, qui la reconduit au monde d’en haut, en la révélant à elle-même. » – Madeleine Scopello, La gnose, une doctrine du salut.

Chez ses premiers réfutateurs, le gnosticisme était présenté comme une hérésie – un rejeton difforme du christianisme. Les historiens modernes, quant à eux, le considèrent, soit identiquement comme un surgeon, soit comme le résultat d’un syncrétisme impliquant des cultes antérieurs. Mais, dans tous les cas, qu’on regarde derrière ou à côté, le gnosticisme est présenté comme un mélange de christianisme avec autre chose, au point que certains ne se gênent pas pour parler de « gnosticisme chrétien ». Or, non seulement il ne saurait rien exister de tel qu’un « gnosticisme chrétien », mais les doctrines gnostiques se comprennent d’autant mieux qu’elles sont éclairées à la lumière de leur antagoniste, le christianisme.

Pour commencer, à la différence du chrétien qui escompte d’être jugé sur ses actes, le gnostique se pense innocent et donc en rien tenu d’arranger les choses : « Si le judéo-chrétien, avec l’aide de Dieu, cherche à améliorer le monde matériel, à transformer l’Histoire, le gnostique pense que la corruption est inhérente au monde et qu’il ne sert à rien de tenter de l’améliorer. Le gnostique échappe ainsi à l’Histoire » commente Philippe Annaba, qui rappelle ailleurs que « La gnose n’a pas vocation à changer le monde, mais à s’extraire du monde »[14].

Selon les écoles, le gnostique sera donc incité à s’atteler à un strict ascétisme ou à la débauche et au crime, dans la même perspective de détachement : « Une des conséquences pour le gnostique, c’est la vanité de la charité. Certes il essaie de soulager la souffrance si c’est en son pouvoir, mais ce ne sont pas les bonnes œuvres qui vont sauver un monde créé par Satan »[15].

De là également, le refus de l’autorité religieuse ainsi que l’accent porté sur un salut strictement privé, dans lequel la foi ne joue aucun rôle : « Le christianisme, sous sa forme la plus pure, affirmait dans la foi le fondement de sa religion ; mieux, on peut dire que sa signification historique résidait précisément dans la conviction de la spécificité de la foi et dans son indépendance par rapport à toute espèce de savoir et de science. Or, pour la gnose – et là est toute la différence qui la sépare du christianisme -, la foi ne suffit pas et on ne lui reconnaît même pas de valeur propre. Le fondement de la foi n’est pas senti pour lui-même, il est aussitôt converti et érigé en savoir et science […]. Le système que le gnostique a dans la tête doit tirer confirmation de tout ce que son observation immédiate et l’étude de la science contemporaine peuvent lui apprendre sur la vie du passé et du présent. Pour mener à bien cette tâche, les gnostiques ont fait leurs un certain nombre de méthodes, élaborées, des siècles avant eux, par les philosophes et les théologiens de la Grèce, en particulier l’allégorie et la spéculation sur les nombres et les lettres de l’alphabet »[16].

Ces méthodes, notamment la lecture allégorique, seront appliquées aux divers textes religieux et philosophiques afin d’y découvrir une vérité unique. Il est vrai que durant sa phase primitive, le christianisme laissait une certaine marge à la posture ésotérique et aux interprétations contradictoires, mais si les Pères de l’Église s’acharnèrent à condamner les gnostikoï, c’est que leurs lectures transformait radicalement les textes. Ainsi, le personnage du Christ dans le contexte gnostique, n’a plus grand-chose à voir avec celui des Évangiles : Jésus est un initié et ceux qui possèdent la gnose deviennent son égal : « Je ne suis pas ton Maître, puisque tu as bu, tu t’es enivré à la source bouillonnante, que moi, j’ai mesurée », rapporte l’Évangile selon Thomas, qui prête au Christ « des paroles secrètes ». Car : « Jésus n’est pas venu sur terre pour gérer le mieux-être ou le bien-être des hommes, ni pour donner un sens à leur vie ici-bas, mais « pour délivrer en eux les parcelles lumineuses qui s’y sont dévoyées »[17].

La majorité des écoles gnostiques penchera d’ailleurs du côté du docétisme, rejetant l’incarnation et le supplice de la croix. Certaines écoles enseignent, par exemple, que l’homme monté sur la croix était en réalité Simon de Cyrène, auquel Jésus avait donné son apparence afin de tromper les Archontes – Du grec « dokein », signifiant « sembler », « paraître », le docétisme professe en effet que le Christ aurait pris une apparence humaine, mais n’aurait pas véritablement possédé un corps de chair – ce qui exclut le sacrifice de Jésus pour la rédemption des humains, la double nature et, dans la foulée, la résurrection.

Madeleine Scopello commente : « La doctrine de la gnose est une doctrine dérangeante. Plusieurs de ses adeptes, tout en étant de culture chrétienne, s’en détachent par des prises de position très nettes : eux seuls, disent-ils, ont hérité du véritable message transmis par le Christ à quelques disciples privilégiés. Ce message, au sens caché, serait parvenu aux gnostiques par une tradition secrète. Les gnostiques se disent « les vrais chrétiens », détenteurs d’une connaissance immédiate et totale qui n’a pas besoin, pour se réaliser, de l’intermédiaire de l’Église. Cette dernière réagit, d’ailleurs, avec une force dictée par la crainte, contre ce mouvement […]. De plus, le côté élitiste des courants gnostiques remettait en cause l’universalité du message du Christ, adressé à tout homme »[18].

Autre point sur lequel les gnostiques s’opposent au christianisme : le rejet de la procréation. Dans l’Évangile des Égyptiens, on peut lire : « Marie Salomé demanda au Seigneur : Maître, quand finira le règne de la mort ? et Jésus répondit : lorsque vous autres femmes ne ferez plus d’enfants… lorsque vous aurez déposé le vêtement de honte et d’ignominie, lorsque les deux deviendront un, qu’il n’y aura plus ni homme ni femme, alors finira le règne de la mort »[19].

Rejet du péché, de la charité, de la foi salvatrice, élitisme, docétisme, rejet de la génération… Les thèses gnostiques s’inscrivent définitivement en creux de celles du christianisme. Dénoncés comme hérétiques par l’Église, ces mouvements disparurent presque complètement à partir du 3e siècle, mais influencèrent d’autres religions comme le manichéisme, le bogomilisme et le catharisme.

*

Bibliographie

Serge Hutin, Les Gnostiques, Presses universitaires de France, 1958.

Hans Leisegang, La gnose, Payot, 1971.

Jacques Matter, Histoire critique du gnosticisme et de son influence sur les sectes religieuses et philosophiques de six premiers siècles de l’ère chrétienne, Levrault, 1828.

Les écoles des mystères : De l’Ancienne Égypte au Christianisme de l’origine, jusqu’à la Rose-Croix actuelle, Konrad Dietzfelbinger, Septénaire, 2007.

Irénée de Lyon, Contre les hérésies, 2e siècle.

Edina Bozoky, Le livre secret des Cathares Interrogatio lohannis. Apocryphe d’origine bogomile, Beauchesne, 2009.

Madeleine Scopello, « La gnose, une doctrine du salut », Les premiers temps de l’Église, collectif sous la direction de Marie-Françoise Baslez, 2007.

« Les gnostiques vus par Pacôme Thiellement », Pacôme Thiellement, 2013. La Revue des Ressources.

« Le gnostique, un étranger au monde », Philippe Annaba, sur le site de l’auteur.

« La difficile naissance de l’Homme dans l’Antiquité », Gilbert Romeyer Dherbey, 2004. Bibliothèque  de  philosophie comparée.

« Qu’est-ce que le gnosticisme Chrétien ? » Sur le site GotQuestions.

*

NOTES :


[1] « The Gnostic Revenge : Gnosticism and Romantic Literature », Ioan Couliano, In Gnostik und Politik, Jacob Taubes, Paderborn, 1984.

[2] Plotin, Ennéades, vers 254-270.

[3] « Les gnostiques vus par Pacôme Thiellement », Pacôme Thiellement, 2013. La Revue des Ressources.

[4] Serge Hutin, Les Gnostiques, Presses universitaires de France, 1958.

[5] Serge Hutin, Op. Cit. Cette limite est parfois située au niveau de la planète Saturne.

[6] Du plérome (terme grec signifiant « Plénitude »), Carl Gustav Jung, dans Les Sept Sermons aux morts, dit qu’il est « Le néant est à la fois vide et plein […]. En lui cessent toute pensée et toute existence puisque l’éternité et l’infini ne possèdent aucune qualité ».

[7] Pistis Sophia, vers 330.

[8] Hans Leisegang, La Gnose, Payot, 1951.

[9] Irénée de Lyon, Contre les hérésies, 2e siècle.

[10] Excerpta ex Theodoto, Clément d’Alexandrie, 2e siècle. Cité par Serge Hutin, Op. Cit.

[11] Serge Hutin, Op. Cit.

[12] Ibid.

[13]  Henri-Charles Puech, Op. Cit.

 [14] « Le gnostique, un étranger au monde », Philippe Annaba, sur le site de l’auteur.

[15] Philippe Annaba, Op. Cit.

[16] Dans un article intitulé « Qu’est-ce que le gnosticisme Chrétien ? », l’auteur précise : « Jésus n’a jamais parlé d’un salut par la connaissance, mais par la foi en lui comme sauveur du péché. « Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est point par les oeuvres afin que personnes ne se glorifie. » (Ephésiens 2, 8-9). De plus, le salut que Christ nous offre est gratuit et offert à tous (Jean 3, 16), et pas seulement à quelques privilégiés qui ont reçu une révélation spéciale ». Sur le site GotQuestions.

[17] Madeleine Scopello, « La gnose, une doctrine du salut », Les premiers temps de l’Eglise, collectif sous la direction de Marie-Françoise Baslez, 2007.

[18] Ibid.

[19] Évangile des Égyptiens, 2e siècle.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.