Formule 89 [première partie]

Cette traduction du chapitre « Formula 89 », extrait de The Infernal Path, paru chez Dark Harvest Press en 2012, a été réalisée avec l’aimable autorisation de son auteur, Alexander W. Dray.

Une traduction française de cet ouvrage vient de sortir aux éditions Chronos Arenam.

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De toutes les branches de la magie, il n’en est aucune d’aussi alambiquée, d’aussi farcie d’une terminologie obscure et de rêveries imbéciles. L’expression « magie sexuelle » est elle-même fréquemment jetée au hasard, sans que personne ne se préoccupe ni de son origine ni de sa pertinence. Pour le magicien noir, la magie sexuelle est un outil précieux qu’il peut facilement utiliser pour modifier en profondeur sa perception, ainsi que la réalité elle-même, à l’intérieur de la sphère de son influence sorcière. Comme pour tout ce qui concerne la magie, lorsque je zoome sur un sujet spécifique, j’aime toujours me demander pourquoi il est si mal connu. Souvent, le domaine a une longue tradition de secret visant à dissimuler les connaissances aux profanes, comme c’est le cas dans les systèmes afro-chamaniques. D’autres fois, il l’est tout simplement parce qu’un soi-disant magicien l’a entièrement travesti, dans le but de devenir riche ou célèbre grâce à la vente de « grimoires » fantaisistes. Dans de nombreux cas, il convient d’appréhender les systèmes dans leur totalité, car ils constituent une voie à part entière vers l’inconnu, ces sorcelleries ne démontrant parfois leur légitimité qu’après de longues années de pratique ; la wicca est un exemple de ce phénomène. Mais la principale raison de cette méconnaissance, à laquelle je me heurte lors de ces recherches approfondies, est souvent cette simple vérité que personne ne sait rien sur le sujet, et lorsqu’un présumé expert se présente, vous pouvez être certain qu’il va vous perdre derrière des rideaux de fumée et dans des courses-poursuites échevelées. Suivant les principes de la voie infernale, je voudrais présenter ici, à l’aspirant adepte noir, ces approches caractérisées par l’inversion qui nous sont particulières — nous, qui défions la mort.

Je me souviens qu’il y eut, il y a quelques années, une vague de publications sur le thème de la magie sexuelle. Certains de ces livres étaient véritablement bons, d’autres, intéressants et d’autres, enfin, absolument vains. L’étude de ces œuvres m’a montré que la plupart des auteurs mélangeait ce qu’ils pouvaient trouver sur le yoga tantrique, d’autres pratiques de yoga apparentées et la magie occidentale de type cérémoniel. C’était généralement le leitmotiv de ces ouvrages, durant cette brève période d’engouement dans la littérature occulte. On y trouvait beaucoup de respiration profonde pendant les rapports sexuels, beaucoup de visualisation des chakras et beaucoup de circulation d’énergie. Tout cela est très bien, même de notre point de vue égocentré d’adepte de la voie sombre car, à partir de ces techniques rudimentaires, l’adepte peut assurément développer une base de travail, qui à son tour pourra affermir davantage sa volonté magique. Nous ne devons pas rejeter les pratiques sorcières sérieuses, même lorsque leur origine est peu recommandable, si elles peuvent contribuer à produire un magicien noir d’un excellent niveau dans ses compétences, ses références et ses résultats.

Mais où s’orienter pour maîtriser les fondamentaux de la magie sexuelle ? Les anciens sorciers du Mexique et de l’Amérique du Sud considéraient l’énergie sexuelle comme quelque chose de concret, une substance tangible dont on pouvait manquer ou que l’on pouvait posséder en abondance. Lorsque nous parlons de l’énergie comme d’une « substance », nous le faisons afin d’avoir une image sur laquelle nous appuyer. Considérer une réalité énergétique nous contraint à certaines souplesses intellectuelles et à des dérogations dans notre manière d’interagir avec le monde ; nous sommes dans une position où il faut choisir entre nommer une chose et renoncer à avoir un point de référence. Parler de l’énergie en termes de « substance physique », pouvant être stockée comme des noisettes pour l’hiver, est l’une de ces dérogations et a pour but de nous permettre de manipuler cette énergie dans la direction désirée. Pour les anciens, l’énergie sexuelle était un attribut fixe de chaque individu ; certains la possédaient en abondance tandis que d’autres en manquaient et devaient la stocker. Il existait évidemment certains individus rares qui se trouvaient juste au milieu et disposaient d’une quantité d’énergie sexuelle parfaitement équilibrée. À partir de ce qui constituait leur modèle énergétique sexuel universel, les anciens conseillaient à ceux qui possédaient un quota normal ou une déficience en énergie sexuelle de la réserver à des actes de sorcellerie, plutôt que de la gâcher dans des relations physiques ne débouchant pas sur une conception. Voilà pour une version simplifiée des principes de la sorcellerie qui nous sont parvenus par les œuvres de Carlos Castaneda, par celles d’autres auteurs ayant étudié la sorcellerie toltèque et par le témoignage de certains de ses adeptes. Et, comme pour toute connaissance que nous engrangeons, nous adeptes de la voie sombre, nous choisissons de garder ce qui fonctionne selon nos propres constats et de délaisser le reste.

Du point de vue de la Voie de la Main Gauche, nous pouvons discerner clairement la meilleure façon d’appréhender l’énergie sexuelle. Lorsque j’étais jeune magicien, j’ai passé plusieurs années sous la tutelle d’un sorcier plus expérimenté ; il m’a révélé avoir compris que la rétention et la reconversion de l’énergie sexuelle étaient une formule essentielle de la voie sombre, dans la mesure où elle avait pour but d’empêcher l’énergie sexuelle du sorcier d’être involontairement réabsorbée dans la Matrice « énergétique » universelle. Selon lui, le magicien blanc était en quête d’un relâchement total et d’une gnose dionysiaque par l’union sexuelle et l’identification complète avec un partenaire (et donc le « dieu » ou la « déesse »), tandis que le magicien noir luttait pour accumuler d’inimaginables quantités d’énergie dans le but de susciter d’importantes altérations de la perception, des rêves actifs, des manifestations, d’obtenir la longévité physique et d’autres finalités « égoïstes », diaboliques.

Au fil des ans, j’ai régulièrement testé cette assertion fondamentale et je suis parvenu à développer, après de longues années, une parfaite compréhension de la technique nommée karezza. La conception magique de l’univers est symbolique de plus hautes réalités et de trames énergétiques qui s’étendent et traversent toute l’existence. Mon seul enseignant occasionnel s’est appliqué à schématiser ces idées en m’expliquant que la magie sexuelle blanche reposait sur une accumulation et une libération finale, tandis que la magie de la Main Gauche reposait sur la maîtrise, l’accumulation, la rétention et la redirection de l’énergie accumulée, sans libération sexuelle — celle-ci étant remplacée par les objectifs pragmatiques du sorcier sombre. Bien entendu, ceci n’est que la simplification d’un univers entier de pratiques ; mon intention est de fournir à l’adepte une introduction rare et précieuse aux pratiques de la magie sexuelle de la voie sombre [1].

La technique appelée « Karezza » est le fondement de la magie et de la sorcellerie sexuelles de la voie sombre. En tant que fondement, cette pratique en constitue donc la philosophie basique, cependant la magie sexuelle de notre voie se déploie dans de nombreuses et diverses méthodes autres que ce principe de base. Nous nous intéressons aux effets qui renforcent les magiciens noirs dans toutes leurs activités individuelles. Nous ne cherchons pas à unifier notre conscience avec les décombres d’un quelconque égrégore oublié, car n’ayant pas été correctement adulé durant plusieurs milliers d’années. Quitte à nous répéter, rappelons que la sorcellerie pratique, même si elle peut sembler abstraite, a un but précis. La masturbation intellectuelle est réservée au magicien de salon, assis dans son fauteuil — celui qui chemine en rêve sur les sentiers, en sirotant délicatement un thé de Damiana, visualisant maladroitement les attributs des sentiers et des sphères, et imaginant les grandes aventures qui s’y déroulent.

La magie noire est faite pour ceux qui possèdent un esprit scientifique, mais qui sont également imaginatifs et dynamiques. Elle est faite pour ceux qui appréhendent le monde — et tout ce qui s’y trouve — pour ce qu’il est réellement et de là, qui aspirent à se dépasser et à devenir davantage qu’il n’aurait jamais semblé possible. Si nous, sorciers noirs, avons une réputation de snobisme et d’intolérance, ce n’est pas sans raison, car nous rejetons même les traits intimes de notre être susceptibles de nous freiner dans la compréhension des mystères de la création et dans l’acquisition de la puissance du prédateur — qui est un droit inné de tout organisme humain doté d’une conscience —. Tandis que pour beaucoup la magie n’est rien d’autre qu’une façon d’élargir momentanément sa conscience et de se sentir appartenir à quelque chose d’immense et de mystérieux, elle constitue pour nos frères et sœurs noirs un impératif d’évolution devant être considéré avec respect et dignité. La magie noire est honnête dans ses objectifs et éminemment complexe dans ses implications abstraites. C’est un outil et une philosophie que la nature a sélectivement incité quelques-uns à utiliser ; la sorcellerie sexuelle de la voie sombre peut constituer une pile capable de se recharger indéfiniment, offrant à notre « machine » diabolique une vie perpétuelle, afin que nous puissions continuer à rechercher notre « Grand Œuvre » — le renforcement de nos corps et de nos esprits, l’exploration passionnée du multivers, la maîtrise de la conscience elle-même, l’art du plaisir et de l’autosatisfaction —.

Le coitus reservatus est généralement considéré comme l’action de se livrer à une activité à caractère sexuel, en demeurant à la phase préorgasmique et donc de se retirer de cette activité sans avoir atteint l’orgasme, ni libéré de fluides orgasmiques. Il peut être pratiqué par les deux sexes ; il est utilisé pour augmenter la durée des rapports sexuels, mais également comme une forme de contrôle des naissances. Le Karezza est l’utilisation du coitus reservatus pour augmenter la durée du plaisir sexuel afin que l’énergie puisse être accumulée dans les organes du sorcier, jusqu’à ce qu’un pic soit atteint. L’énergie peut alors être projetée par la volonté dans une direction voulue. Cette pratique est similaire en théorie au « cône de pouvoir » de la sorcellerie, mais avec comme objectif ultime la maîtrise et le contrôle des puissantes et subtiles énergies du soi.

[1] NdT : L’auteur emploie souvent l’expression « Black School » que nous avons choisi de rendre par « Main Gauche » ou « voie sombre ».

©Traduction française par Melmothia, 2016.

1 commentaire sur “Formule 89 [première partie]”

  1. En tant que Luciférien, je trouve cet article parfait…la Voie de la Main Gauche est sublime pour ceux et celles qui ont la Volonté de la pratiquer…accumuler l’énergie de cette façon permet au Magicien Noir la pratique du Vampyrisme énergétique et Magique…Yatha Angra Mainyu

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