North Brother Island

La ville New York compte de nombreuses petites îles, dont la plus connue est assurément Liberty Island sur laquelle est érigée la fameuse statue. Elle en compte également de moins touristiques comme Ellis Island, surnommée « l’île aux pleurs », un centre de quarantaine des immigrants jusqu’au milieu du siècle dernier, Rikers Island qui abrite depuis 1932 un pénitencier réputé pour être l’enfer sur terre, ou encore Hart Island, l’île nécropole.

Régulièrement, les résidents de l’île prison se rendent sur l’île cimetière, voisine d’une dizaine de kilomètres, pour creuser des fosses dans lesquelles sont jetés des cadavres dont personne ne veut. En 1869, Hart Island est en effet devenue un lieu de sépulture pour les corps non réclamés par les familles, les enfants morts-nés, les sans domicile fixe et les indigents. À l’époque, la tâche était dévolue aux détenus de Blackwell Island (rebaptisée Roosevelt Island en 1921). Aujourd’hui, ce sont ceux de Rikers Island qui s’y collent. Tandis que les adultes sont jetés dans des fosses communes, les bébés ont droit à leur petite boîte en pin numérotée. En tout, un million d’âmes sont tassées là-dedans.

Administré par le Département des prisons de New York, le site et a été interdit jusqu’en 2005 aux visiteurs, en ce compris les familles des défunts — ce qui a fini par légèrement agacer la population. L’hôpital local étant fermé depuis longtemps, désormais, l’endroit ne montre plus que des tombes, des fosses remplies d’ossements et des ruines.

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Hart Island

Hart Island

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Tout près de Rikers Island, se trouve le coin idéal pour passer ses vacances. Petit îlot paisible, à deux pas de la mégapole, North Brother Island abritait, au siècle dernier un hôpital dédié à la mise en quarantaine d’individus atteints de la fièvre typhoïde, de la tuberculose ou de la variole. Outre son sympathique voisinage insulaire, flottant quelque part entre Rikers et Hart Island, l’endroit a eu l’honneur d’accueillir la célèbre Mary Tiphoïde et d’être le site de l’accident le plus meurtrier de l’histoire de New York avant le 11 septembre 2001 : le naufrage du bateau à vapeur, le General Slocum.

La photo ci-dessous montre l’aéroport de La Guardia dans le quartier du Queens, reconnaissable à ses pistes d’atterrissage ; en face se trouve Rikers Island, l’île prison, reliée au Queens, par un très long pont qui aboutit à proximité de l’aéroport ; sur la gauche, la petite île, aujourd’hui déserte, de South Brother Island ; enfin, à peine plus grande, North Brother Island qui fait face au quartier du Bronx. Tout à fait sur la gauche, on devine Manhattan.

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Restée sauvage et inhabitée jusqu’à la fin du 19e siècle, l’île accueillit, en 1869, un phare puis en 1885, le Riverside Hospital déménagé de Roosevelt Island – l’ex-Blackwell Island donc, siège du pénitencier dont les occupants prenaient le ferry pour aller creuser des fosses, avant de transmettre la pelle à leurs collègues de Rikers. À croire que les new-yorkais aiment à jouer aux îles musicales avec leurs hôpitaux, leurs asiles et leurs prisons [1].

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North Brother Island, en 1951 (Photograph courtesy U.S. Coast Guard).

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Au moment de sa nouvelle installation, le Riverside Hospital était spécialisé dans le traitement de la variole et servait également de lieu de quarantaine pour les individus infectés par cette maladie. Mais l’établissement se mit à accueillir progressivement des personnes atteintes de divers types de maladies contagieuses, telles que la lèpre ou la fièvre typhoïde.

Connue dès l’antiquité comme membre de la grande et vague famille des « pestes », la typhoïde s’est longtemps taillé sa part de victimes. À la fin du 19e siècle, les choses se sont nettement améliorées grâce l’identification de l’agent pathogène responsable (de son petit nom la bactérie Salmonella typhi), la découverte d’un vaccin en 1896, celle des antibiotiques, puis à la javellisation de l’eau potable. De nos jours, si elle continue de tuer environ 200 000 personnes chaque année, les pays développés sont relativement épargnés. Cette inégalité était déjà en vigueur il y a deux siècles : la maladie frappait de préférence les populations défavorisées, bénéficiant de moindres conditions d’hygiène. Raison pour laquelle, l’apparition de six cas de typhoïde, dans la petite ville d’Oyster Bay, sur Long Island, au mois d’août 1906, provoqua surprise et inquiétude.

En ce début du 20e siècle, New York est la ville la plus peuplée au monde ; dans certains arrondissements, la densité de population dépasse celle de Calcutta, et l’hygiène est loin d’être au rendez-vous, plusieurs quartiers n’ont ni sanitaire ni eau courante. La variole, la tuberculose, la diphtérie, la typhoïde et autres joyeusetés s’y épanouissent à l’aise. Mais que cette bactérie s’invite dans cette ville côtière, où des familles bourgeoises louent des demeures luxueuses pour passer leurs vacances d’été, est plus étonnant. D’autant qu’une seule habitation est touchée. Des experts sont dépêchés sur place : l’eau du robinet, les canalisations, l’eau de la baie, le lait, la nourriture, etc. tout est soigneusement analysé, mais la source de l’infection reste un mystère.

Les propriétaires de la maison, qui craignent de ne plus jamais parvenir à la louer, engagent alors George Soper, un ingénieur spécialisé dans l’assainissement. Celui-ci va se lancer dans une enquête digne d’un roman d’Agatha Christie pour découvrir la cause du problème. Après avoir refait, sans succès, un tour d’horizon de l’habitat, il finit par apprendre que les Warren ont engagé une nouvelle cuisinière peu de temps avant de tomber malades.

Née en 1869 en Irlande du Nord, Mary Mallon a émigré vers les États-Unis, puis patiemment grimpé les barreaux de l’échelle sociale, jusqu’à accéder au poste enviable de cuisinière pour des familles fortunées. Lorsque George Soper s’intéresse à son cas, elle est âgée de 37 ans. Depuis la mésaventure des Warren, près d’une année s’est écoulée, Mary travaille à présent sur Park Avenue. La typhoïde aussi. Mais, soit qu’elle ait du mal à saisir l’idée de « porteur sain », soit qu’elle se pense victime des préjugés contre les immigrés très virulents à l’époque, soit encore qu’elle craigne de tomber (ou plutôt de retomber) dans la misère si elle perd son emploi, Mary Mallon refuse catégoriquement de coopérer et va jusqu’à menacer George Soper avec un couteau. L’ingénieur revient à la charge, démontrant à Mary que la maladie a déjà frappé dans son sillage, mais plus il insiste et plus les entretiens virent à l’aigre. Apparemment plus doué pour l’assainissement que pour la psychologie, il doit finalement demander à la police d’intervenir, d’autant qu’une petite fille vient de décéder. Après une arrestation mouvementée, la cuisinière est conduite au Willard Parker Hospital pour des prélèvements d’urine, de fèces et de sang. Les résultats sont sans appel.

Mary Mallon refusant toujours obstinément d’admettre son rôle dans la transmission de la typhoïde, les autorités sanitaires décident de l’envoyer sur North Brother Island. Elle y restera trois ans, confinée dans un petit cottage ; trois longues années durant lesquelles médecins tentent divers traitements médicamenteux et envisagent même une ablation de la vésicule biliaire – qu’elle refuse -, mais la typhoïde s’accroche à Mary, avec d’autant plus d’enthousiasme que le monde médical ne connaît pas encore les antibiotiques.

À force d’écrire des lettres indignées aux services de santé, Mary Mallon attire l’attention d’un jeune avocat new-yorkais qui décide de mener campagne pour elle. Les journaux se passionnent pour l’affaire et William Randolph Hearst, directeur du New York American décide de financer une partie du procès ; c’est dans l’article narrant les mésaventures de la cuisinière irlandaise qu’apparaît pour la première fois le surnom de « Typhoid Mary ». Il y est précisé que de nouvelles méthodes de détection ont permis d’identifier au moins 50 porteurs sains de la typhoïde, mais que seule Mary Mallon a été placée en quarantaine. L’article s’indigne d’une telle injustice.

En réalité, la motivation des services de santé pour garder Mary sous les verrous est simple : la typhoïde se transmet par l’ingestion d’aliments crus souillés par les selles d’une personne infectée, malade, ou porteur sain. Le métier de Mary Mallon, sans oublier son déni, en fait un réel danger pour la population.

En juillet 1909, Mary Mallon est invitée à plaider sa cause devant la Cour Suprême, mais devra attendre l’année suivante et la nomination d’un nouveau Commissaire à Santé pour la ville de New York, pour être enfin libérée, sous la condition stricte de ne plus travailler comme cuisinière. Elle est bientôt engagée comme domestique, mais les conditions de travail et le salaire modeste la laissent insatisfaite. En 1914, elle disparaît. Entre temps, les services de santé ont commencé à s’inquiéter d’une autre information plus troublante encore que l’escamotage de Marie Typhoïde : des tests ont révélé qu’environ 3% des personnes ayant été touchés par la maladie conservent la bactérie dans leur corps, devant ainsi des porteurs sains. Un grand nombre d’individus contagieux se promène donc dans New York. Ne pouvant tester toute la population, les services de santé vont se concentrer sur les personnes manipulant de la nourriture, mais un tel cahier des charges s’avère rapidement impossible à tenir.

En mars 1915, une épidémie de typhoïde frappe le personnel et les patients du Sloane Hospital, une prestigieuse maternité près de Central Park. George Soper, appelé à la rescousse, a la surprise de retrouver sa vieille connaissance, Mary Typhoïde, aux cuisines, sous le nom de Mary Brown. Mary est arrêtée puis reconduite au Riverside Hospital. Cette fois-ci, il n’est plus question qu’elle en sorte. En tout, elle aura contaminé 47 personnes dont 3 sont mortes. Elle-même décéda en 1938, après 26 ans passés sur North Brother Island.

L’hôpital Riverside ferma ses portes peu de temps après le décès de sa patiente la plus fameuse. Mais, afin de s’offrir un tour complet de l’île, remontons deux ans avant les débuts de l’affaire « Mary Typhoïde » :

Le 15 juin 1904, un bateau à vapeur, affrété par l’église luthérienne St. Mark’s pour son excursion annuelle, prit feu alors qu’il passait sous un pont, traversant l’East River, connu sous le nom de Hell Gate (la porte de l’enfer), une appellation qui pourrait être une déformation du terme allemand Helle Gadt, signifiant « détroit lumineux » ou quelque chose dans le goût. Quoi qu’il en soit, le bateau rempli de protestants en goguette prit feu sous le pont de l’enfer et plus de 1000 personnes périrent dans l’accident, brûlées ou noyées, le navire n’étant pas équipé de canots de sauvetage. Puis l’épave du General Slocum et les corps des victimes allèrent s’échouer sur les rives de notre île, décidément pas très Feng Shui.

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Dans son livre Les femmes et les enfants d’abord : Les grands naufrages de l’histoire (2006), Gérard Piouffre raconte :

« Construit en 1891 par les chantiers Divine Burtis Jr. de Brooklyn, le General Slocum était un steamboat utilisé pour relier Rockaway à New York. Sa coque en chêne et en yellow pine mesurait 71,68 m de long sur 11,44 m de large. Elle supportait un pont principal qui abritait un vaste salon et un restaurant. Le pont-promenade situé immédiatement au-dessus abritait, lui aussi, un salon richement décoré. À l’arrière de ce pont promenade, un espace découvert était réservé à un orchestre de jazz. Le pont volant n’avait pour toutes commodités que de simples bancs en bois. Avec ses deux roues latérales de 9,46 m de diamètre, ses deux cheminées placées côte à côte et ses superstructures blanches, le Slocum avait l’aspect caractéristique des steamboats côtiers et fluviaux américains. Bien sûr la stabilité ne devait pas être sa qualité première d’autant qu’il était souvent en surcharge. Fort sagement, son armateur, la Knickerbocker Steamship Company, ne l’utilisait que dans les eaux calmes du fleuve Hudson. Cette navigation n’était pourtant pas sans danger. Entre son lancement en 1891 et son incendie du 15 juin 1904, le Slocum a subi cinq échouements, deux abordages et une mutinerie.

Le dimanche 15 juin 1905, plus de 1 300 personnes se pressent le long du quai. Ce sont des membres de l’Église évangélique luthérienne de Saint-Marc qui, pour la plupart, sont d’origine allemande. Ils ont affrété le navire pour une promenade sur l’East River qui les conduira à Eaton Neck, une étroite bande de terre de la côte nord de Long Island. Ils débarqueront pour un pique-nique à terre, puis ils prendront le chemin du retour.

La congrégation a l’habitude de cette excursion qu’elle organise depuis dix-sept années consécutives. Les participants sont en majorité des femmes et des enfants. Ils se réjouissent tous à l’idée de passer une agréable journée ensemble. Le ciel est bleu et la mer est à peine ridée par un vent léger.

À 9h30 le General Slocum quitte le quai. Une demi-heure plus tard, il passe par le travers de la 90e Rue Est en remontant l’East River. C’est alors qu’un jeune garçon de 12 ans aperçoit une fumée au niveau du pont principal. Il se précipite à la timonerie pour en avertir le commandant, mais il se fait rabrouer. Dix précieuses minutes vont être perdues avant que l’on ne découvre qu’il s’agit bien d’un incendie.

Le feu, très certainement provoqué par une cigarette mal éteinte, a pris dans un compartiment de l’avant qui contenait des pots de peinture et de l’essence. En quelques secondes, le Slocum est la proie des flammes. Les marins tentent de déployer les lances à incendie, mais celles-ci, trop vétustes, tombent en pièces. À ce moment, le commandant Van Schaick prend une très mauvaise décision. Au lieu de jeter son navire à la côte toute proche ou de rejoindre le débarcadère voisin, il décide de poursuivre sa route jusqu’à l’île North Brother qui se trouve à environ 900 mètres de là. À son procès, il expliquera qu’il n’a pas voulu prendre le risque de voir le feu se communiquer aux immeubles de la rive et surtout aux réservoirs de pétrole situés à proximité.

Entre-temps, l’incendie est devenu incontrôlable, et pour échapper aux flammes, certains passagers se jettent à l’eau. Ceux qui ont eu le temps d’enfiler leurs brassières de sauvetage s’aperçoivent alors que non seulement ces brassières ne les soutiennent pas, mais qu’elles les entraînent vers le fond. Quelques-uns seulement parviennent à s’en débarrasser ; les autres se noient avant d’avoir pu atteindre la berge. Pour la plupart, les femmes et les enfants qui constituent la majorité des passagers ne savent pas nager. Ils se ruent vers les ponts supérieurs pour s’éloigner des flammes, mais bientôt, les superstructures s’effondrent comme un château de cartes, tuant instantanément tous ceux qui s’y étaient réfugiés.

Vers 10 h 20, ce qui reste du Slocum s’échoue sur les écueils de l’île North Brother. Quelques dizaines de survivants parviennent à quitter l’épave. Le commandant Van Schaick est de ce nombre. Des témoins affirment l’avoir vu sauter à terre, puis embarquer dans un remorqueur avec plusieurs membres de son équipage.

Comme souvent lorsqu’il s’agit d’un affrètement, le nombre de passagers embarqués est approximatif. Par recoupements, on estime néanmoins que 1 021 personnes sont mortes brûlées, asphyxiées ou noyées. Il y a eu 321 survivants, parmi lesquels 28 membres de l’équipage sur un effectif initial de 30. »

Après la Seconde Guerre mondiale, la North Brother Island accueillit des vétérans de la guerre, puis fut de nouveau abandonné. En 1950, le site devint, pour une décennie un centre destiné aux jeunes drogués, mais, après plusieurs affaires de corruption, l’établissement fut contraint de fermer définitivement ses portes. Par la suite, la ville de New York tenta de vendre la terre à des investisseurs privés, puis envisagea brièvement d’y installer une nouvelle prison. Dans les années 1970, les jeunes du Bronx avaient pris l’habitude d’aller faire la fête sur l’île, mais après divers incidents, notamment des gens qui se retrouvaient par accident sur Rikers Island, l’endroit fut interdit au public. Une permission spéciale de la ville de New York doit être accordée pour s’y rendre.

Les bâtiments laissés à l’abandon, la nature a rapidement repris ses droits. Aujourd’hui, ne demeurent plus, sur ce bout de terre, que des ruines, sans doute quelques fantômes et beaucoup d’oiseaux.

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Melmothia, 2017

Notes :

[1] Pour l’anecdote, l’année précédant l’installation de l’hôpital, le gardien du phare, qui vivait seul alors sur l’île avec son épouse, vit passer ses fenêtres le cadavre d’une femme portant des blessures à la tête. Le blog The Bowery Boys narre l’histoire en détails, en s’appuyant des coupures de presse. Il semble que la victime souffrant de dépression, se soit elle-même jetée à l’eau et que ses blessures soient dues à une rencontre inopinée avec un bateau.

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En 2014, le photographe Christopher Payne publia un ouvrage dédié à ce lieu assez particulier. Certaines de ses photographies sont disponibles en ligne sur son site.

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Church, North Brother Island, New York

1 commentaire sur “North Brother Island”

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